#NUITDEBOUTCALAIS #136MARS

« Le jour du 14 juillet, je reste dans mon lit douillet »

Comme chaque année j’ai Tonton Georges en tête et comme chaque année je me fais le plaisir de la version de Sinsemilia au réveil. Puis, soyons fous, je lance Résistances avec la soudaine prise de conscience que tout l’album devrait résonner en ce jour où l’on honore une révolution, que tout l’album devrait être étudié en cours d’instruction civique tant il célèbre les innombrables résistances des peuples face aux oppressions, que ce soit ce fameux 14 juillet dévoyé ou les siècles d’esclavage et de génocide jusqu’à l’asservissement en place.

Ce 14 juillet dévoyé par un défilé militaire télévisé pour faire plaisir à tous les va-t’en-guerre nationalistes, pour entretenir un sentiment patriotique désuet qui ne mène qu’à la division… Le quotidien local demande à ses lecteurs s’ils comptent passer leur matinée devant le poste à décérébrer et les amoureux fous d’un drapeau dont ils ne connaissent plus la signification se lâchent. Entre nauséabonde fierté nationale et idolâtrie des armes, je place mon commentaire, et vous rapporte ici la courte discussion qui en a découlé :

Moi : « Désuet et déplacé, l’esprit du 14 juillet 1789, ce n’est pas une revue des troupes mais la libération d’un peuple et l’abolition des privilèges. Plus de 200 ans plus tard, on s’est bien fait avoir et ce défilé participe de l’entretien d’un sentiment patriotique qui annihile tous les efforts de paix et d’émancipation d’un mouvement humaniste…
Réponse (fautes corrigées) : Heureusement qu’ils croyaient en la France ces gens, en 1789.
Cette haine que certains (toi en l’occurrence) développent pour leur pays est stupide : plutôt que de cracher sur la patrie, battons-nous pour qu’elle s’unisse… Comme si le patriotisme était quelque chose de guerrier, de mauvais… C’est la révolution des français qui a déclenché une guerre en 1789, une guerre contre tout le reste de l’Europe ! C’est la France qui s’est émancipé et qui a jeté par terre la tyrannie, pas les « hommes »…
Ce qu’elle devient est risible, oui, mais il ne faut pas jeter l’idée de nation quand tous les autres pays du monde la chérissent.
Moi : Je n’ai ni patrie ni nation, je suis un homme sur Terre. J’ai effectivement eu la chance de naître en France contrairement à des milliards d’africains et d’asiatiques mais il n’y a aucune raison d’en tirer quelque fierté que ce soit. Plutôt que de te battre pour unir la patrie comme tu dis, je me bats pour unir les gens, les êtres humains, d’où qu’ils viennent, je me bats pour abolir des frontières qui font le jeu du capitalisme en maintenant des inégalités sociales extrêmes. Et non, le 14 juillet 1789 ce n’est pas la France qui s’est émancipée mais le peuple de Paris qui a libéré des prisonniers politiques, et autres. Ce qui a suivi, la Révolution, c’est une manipulation de ce peuple par la bourgeoisie et aujourd’hui, la cour du bon roy de France continue de profiter de privilèges tandis que le peuple continue d’être méprisé…
Réponse (orthographe et conjugaison corrigés mais il reste une certaine syntaxe obscure qui brouille la compréhension et que je ne sais comment interpréter) : Je suis presque parfaitement d’accord sur la fin seulement… à partir de « plutôt que de te battre… ». Mais tu te trompes sur le reste…
C’est toi qui fait le jeu du capital et de l’impérialisme américain en souhaitant la mort des voix qui s’y opposent (normalement) : la France. Et pas seulement, tous les peuples du monde veulent un monde multipolaire … sauf les US. C’est aussi ce pourquoi la promotion de leur monde « sans frontières » et de libre échange complet … Un monde à leur merci. »

On voit combien il est toujours urgent d’éduquer quand l’égoïsme identitaire crache sur la différence, se persuade que tous les peuples du monde sont nationalistes, se persuade que les États-Unis veulent ouvrir les frontières… Sans frontière ni nation, le monde restera multipolaire parce que l’histoire de l’humanité c’est l’histoire de civilisations, nombreuses, diverses, complexes, parce que la richesse de l’humanité ce sont ces cultures, ces langues, ces adaptations collectives à des environnements où certains n’iront jamais poser leurs pieds par crainte de l’inconnu. Alors oui, le 14 juillet, nos gouvernements l’ont dévoyé. Il ne devrait pas s’agir de vendre les armes de Dassault mais bien de libérer les esprits étroits, de briser les chaînes de l’asservissement, et de célébrer le courage de quelques milliers de parisiens montés à l’assaut d’une prison d’État pour poser les premières pierres du changement.

 

   « Le jour du 14 juillet, je reste dans mon lit douillet »

Pas ce matin. L’été, à Calais, se rythme de braderies populaires où le chaland recycle, offre une seconde vie à du matériel qu’il n’utilise plus tout en arrondissant ses fins de mois difficiles. Opale Vélo Service accueille aujourd’hui l’inter-associations naissante que nombreux, à #NuitDeboutCalais, nous souhaitons, en nous laissant quelques mètres carrés de leur espace. Nous nous y déployons assez tôt et j’arrive sur place autour de 10h30 : autour d’une table réservée à la reconstruction d’un comité local de soutien à la Palestine, l’association La Mauvaise Graine vend de belles miches de pain biologique, fraîchement sorties du four à pain, craquantes et délicieuses, à prix libre – les filles n’ont pas dormi de la nuit et y sont encore – tandis qu’avec quelques camarades de #NuitDeboutCalais, quelques militants de la jungle et quelques combattants antifascistes, nous proposons gratuitement diverses publications dans l’idée d’enrichir l’horizon des réflexions de nos concitoyens : Loi El Khomri et 49-3, Journal des Jungles, Tchio Fakir. Une belle journée en bonne compagnie sous le ciel grand bleu et dans une chaleur rare ici.

Les braderies, à Calais, drainent beaucoup de visiteurs et celle-ci ne fait pas exception. Même si quelques calaisiens dont la capacité de réflexion limitée s’affiche sur leurs visages consanguins nous jettent des regards noirs de haine, de méfiance et d’incompréhension, nous sommes appréciés par une bonne part des passants, curieux et bienveillants, heureux et non résignés, un peu perdus dans la complexité du monde d’aujourd’hui, et les enfants se trémoussent avec bonheur sur les musiques populaires et multiethniques du Ministère des Affaires Populaires et d’Hk et les Saltimbanques.

Dans la matinée, je me retrouve à débattre avec un jeune homme qui préfèrerait un badge aux couleurs d’Israël plutôt qu’en soutien à la Palestine… Je suis effaré que le jeune abruti ose affirmer telle provocation là où nous tentons d’éduquer le chaland sur presque soixante-dix ans de colonialisme illégal, au mépris de traités internationaux, sans jamais être condamné mais le jeune homme connait bien l’histoire et son point de vue c’est que nous n’y changera rien alors autant se soumettre. La bêtise n’a pas d’âge et même la culture n’aboutit pas nécessairement à l’humanisme tant l’égoïsme et l’individualisme exacerbent de bas instinct de survie tout personnels plutôt qu’une conscience collective.

Je ne suis pas au bout de mes surprises.

Je consacre, sous le soleil brut de ce début d’après-midi, plus d’une heure à discuter avec un retraité de la Caisse Primaire de l’Assurance Maladie. Calaisien de naissance et élevé dans la foi catholique, toujours pratiquant, son choix de carrière au guichet de l’administration découle d’une volonté de se consacrer à l’autre. Ancien électeur communiste, déçu des gauches de gouvernements, il m’avoue d’emblée voter pour Marine mais, quand je creuse, admet n’avoir aucun espoir de changement, ne se faire aucune illusion quant à une direction différente si la blonde venait à être élue. Il s’agit d’un vote de contestation face aux restrictions de la démocratie partisane telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Une heure donc, au cours de laquelle les sujets abordés sont nombreux : le respect et l’éducation, le manque d’exigences et l’absence d’implication sociale encouragées par nos sociétés de consommation excessive, la nécessité de continuer, tout au long de sa vie, de se cultiver, d’être curieux de tout, curieux de l’autre ; il me confie signer régulièrement de nombreuses pétitions sur internet, notamment autour de la cause animale mais pas exclusivement, son amour pour l’Asie – qu’il n’a jamais eu la chance de visiter – l’amène à exprimer sa solidarité dès que possible avec les victimes de catastrophes naturelles autant qu’avec celles du libéralisme sauvage ou du terrorisme aveugle ; par charité chrétienne il répond à son devoir d’aumône plus souvent qu’à son tour, et ce quelle que soit la couleur ou l’origine de celui ou celle qui demande de l’aide. Bref, en de nombreux points, l’homme assume ses contradictions. Bercé par les mensonges de TF1 et d’autres médias traditionnels, accessibles, l’ancien employé au grand cœur ne s’interroge plus sur le monde qui l’entoure mais se soumet aux vagues confortables de l’opinion publique sans plus faire l’effort d’aller chercher de réelles informations là où elles se trouvent, dissimulées derrière le flot de l’infotainment en continu. Résigné par une vie de labeur non récompensée, abandonné, comme des millions de retraités français, par un état pour qui la solidarité se doit d’être rentable, la fatigue l’a usé, laminé, couché. L’échange cependant l’a touché, et j’espère que les quelques publications avec lesquelles je le laisse repartir l’aideront à se réveiller, à vouloir reprendre le combat de la conscience contre l’obscurantisme médiatique généralisé.

Après ce long moment, j’accepte avec plaisir une bière fraîche et quelques dizaines de minutes de pause pour reprendre mon souffle. Je consacre le reste de l’après-midi à continuer de distribuer nos tracts rappelant les votes de notre depute, soi-disant socialiste, Yann Capet, nos tracts contre la loi El Khomri et contre le 49-3, les exemplaires de Tchio Fakir autour du monde qui se prépare avec cette loi de casse des droits du travail, cette légalisation de l’esclavage moderne. Bientôt à cours de documents autour de ce combat social qui a fait la naissance de #NuitDebout, je m’empare des exemplaires du Calais Mag de Perou et propose à ceux qui le désirent des solutions pour réinventer les conditions de l’accueil à Calais.

Pendant ce temps, JJ se démène avec énergie pour sensibiliser nos concitoyens à la cause palestinienne, les invite à rejoindre le comité de soutien que nous tentons de faire renaître ici, les invite également à signer une pétition pour réclamer la levée de l’interdiction, exclusivement française, de l’appel au boycott des produits israéliens. A. et L. donnent du corps et de la voix pour faire de la vente du pain de La Mauvaise Graine un succès, relayés par les filles avec moins d’extravagance mais tout autant d’impact et c’est une belle récompense pour les boulangères bénévoles qui y ont passé la nuit et nous ont rejoint en début d’après-midi, pour nous livrer la dernière fournée. Un après-midi convivial et populaire qui nous laisse quelques coups de soleil et une belle énergie au cœur pour les luttes à venir. Conscients évidemment de n’avoir pas touché tout le monde, mission impossible, nous sommes heureux de l’expérience et prêts à la renouveler. En tant que participant de #NuitDeboutCalais, je ne peux qu’apprécier les liens inter-associatifs qui se créent là et qui seront amenés, dans les semaines et les mois à venir, si nous travaillons intelligemment, à se renforcer.

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La musique, le soleil, quelques bières et nous dansons du bonheur d’être ensemble, de l’envie de répandre cette joie aux passants effarés, à ceux qui trouvent suspicieux que nous leur offrions quelques morceaux de pains gratuits, que nous leur laissions décider quel prix ils souhaitent donner à ces miches qu’ils peuvent acheter. J’invite par moment les plus intéressés de nos interlocuteurs à venir nous rejoindre le soir même sur la place d’Armes pour l’apéritif citoyen.

Bientôt, 18h30, ce doit être l’heure de remballer puisqu’une dizaine de policiers de la nationale viennent cerner notre stand, et notre stand seulement ?!! Toujours dans la bonne humeur nous plions et remballons, nous chargeons les voitures et je file à vélo : il me faut repasser par chez moi récupérer couteaux et planche à découper pour l’apéritif, les bières qui sont au frais depuis la veille et quelques gobelets, ainsi que la banderole #NuitDebout.

 

19h10 je suis au rendez-vous et je commence d’installer la banderole quand arrivent les premiers camarades. La soirée, après quelques semaines de désertion, est un succès : nous serons une bonne trentaine, presque quarante au plus gros de cet apéritif convivial, une belle occupation de l’espace public, sans débordement. Malgré l’absence de grand cercle de débat tel que nous faisions au début du mouvement, les discussions sont nombreuses, par petits groupes éparpillés, la fréquentation est cosmopolite, avec la présence de réfugiés heureux de s’asseoir en centre-ville avec nous, la musique résonne de guitares et de percussions, réunit les différences là où l’intime le partage à l’utopie. C’est un moment de vivre-ensemble authentique et exemplaire, dans l’échange, dans la confiance simple et dans la reconnaissance de soi dans le regard de l’autre, et les sourires illuminent les visages toute la soirée. Un moment qui augure d’un bel été à venir si le succès est le même chaque jeudi de juillet et d’août, et j’invite avec insistance tous ceux qui n’ont pas osé nous rejoindre ce jeudi soir à le faire dès la semaine prochaine, à venir profiter les uns des autres, à venir rencontrer leurs voisins et à laisser s’exprimer tout ce qui nous rapproche pour combattre les divisions que l’on tente de nous imposer. Que chacun vienne constater ici que nous avons plus de choses en commun que ce que les politichiens et les merdias nous disent.

Nos ressemblances nous lient, il nous faut vivre !

 

Le réveil, évidemment, est difficile lorsque je découvre l’horreur à Nice. Ce geste isolé d’un détraqué que l’arsenal sécuritaire mis en place par Christian Estrosi dans sa ville de bourgeois sectaires n’a pas su arrêter, démontrant une fois encore qu’il faut cesser les manipulations électoralistes autour de la peur pour s’attaquer à la base du problème : l’éducation. Ce geste isolé, récupéré par l’EI après deux jours de silence durant lesquels les politichiens et les merdias s’en sont donné à cœur-joie dans la division intolérable du peuple, stigmatisant à tour de bras une communauté religieuse toujours victime de la barbarie d’extrémistes enragés.

Si l’information est vraie, et même si elle ne l’est pas, qu’il s’agisse de l’acte irresponsable et meurtrier d’un déséquilibré ou d’un attentat comme ils disent, les responsabilités sont les mêmes : si l’État français, plutôt que de diviser et d’infantiliser, s’occupait d’éducation, de solidarité et d’accompagnement, nous n’en serions pas là.

Après le télé-achat des Champs-Élysées à destination de nos chers clients saoudiens et qataris, quand le gouvernement collabore depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale au commerce de la guerre sur l’ensemble de la surface du globe, il faut cesser de s’étonner. Comme disait un ami sur les réseaux sociaux après la nouvelle :

« Si tu veux pas d’emmerde avec ton voisin, tu lui vends pas un fusil ».

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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