MANIFESTATION NATIONALE DU 17 MAI CONTRE LA LOI TRAVAIL

Parti soleil de bon matin chercher mon ex-épouse et ma petite fille pour la promenade protestataire de ce mardi, nous arrivons devant la sous-préfecture peu après 9h30 et je suis d’emblée frappé par l’étalement de la foule qui cache une baisse significative de la mobilisation : moins de lycéens, moins de syndiqués même si les drapeaux de la CGT, de FO et de SUD SOLIDAIRE flottent là, une dizaine de camarades de #NuitDeboutCalais, quelques rares citoyens engagés… Dire que nous sommes deux cents serait exagéré.

Cent cinquante ? Cent quatre-vingt ?

Le dispositif policier est pour l’heure raisonnable et, tandis qu’une délégation syndicale est officiellement reçue par le sous-préfet, je cours de droite à gauche saluer de nombreux camarades et tâcher de cadrer un jeune lycéen que je soupçonne de légère irresponsabilité et qui me prouvera, tout au long de la journée, qu’il a compris le message, œuvrant à de nombreuses reprises pour des actions calmes et sans mise en danger de ses camarades – j’y reviendrai plus loin. Bientôt je déroule la banderole #NuitDebout et L. m’aide à combler les espaces vides d’affichettes colorées dénonçant le déni de démocratie du 49-3.

Le foule se met doucement en marche. P. attrape un coin de la banderole, moi l’autre, et nous nous incrustons dans le cortège. Rapidement je perds mes femmes des yeux, ne les retrouverai que sur la place d’Armes. Partis sur la piscine Ranson avant de longer le canal pour rejoindre le bas de la rue Royale, nous faisons le trajet lentement, dans la bonne humeur. P. discute de son côté avec des amis, de l’autre j’avance en compagnie de D., professeur de philosophie avec qui nous échangeons autour de #NuitDebout, de la démocratie et des moyens d’actions du peuple, en passant par la question de la légitimité de telle ou telle forme de violence en réponse à celles subies chaque jour et lors de chaque journée d’action. Un débat que nous allons continuer de développer une bonne partie de la journée en cheminant ensemble et par-delà, au téléphone quelques heures après.

Pour le moment le temps est agréable, il fait presque chaud, le cortège avance joyeusement et les rares accrocs périphériques n’entravent en rien les festivités. Quelques pétards résonnent. Nous continuons d’arpenter la rue Royale et D. me présente B., son amie, tandis que nous parlons de son projet de docu-fiction autour des indiens d’Amérique Latine. Les échanges sont simples, naturels, riches encore, comme toujours, et nous débouchons sous le ciel bleu de la place d’Armes. Chaud soleil. Le camion des syndicats s’installe, les lycéens forment un large cercle mais, rapidement, encore une fois, les syndiqués CGT et FO disparaissent, pour la bonne cause cependant : en voitures, ils partent se joindre aux cortèges de véhicules déployés sur l’A16 pour une double opération escargot venus de Boulogne-sur-Mer et de Saint-Omer par l’A26. Pas le temps de discourir, la place se vide dans le même mouvement quand les lycéens décident d’accompagner l’action en tentant d’aller bloquer un des ronds-points d’accès à l’autoroute. Le temps de retrouver mon ex-femme et ma fille, toujours accompagnés de B. et D., nous partons à leur suite, largement et rapidement distancés par l’énergie des jeunes.

Nous faisons route sans nous presser, profitant de cette belle journée ensoleillée, en continuant de discourir des méfaits de la loi EL Khomri et plus largement, des méfaits incessants de ce gouvernement soi-disant socialiste, des dangers encourus par ces lycéens surmotivés encore et vers lesquels ils foncent inconsciemment, inconséquents. J’expose cette nécessité que je ressens d’être là, derrière eux, autant pour les soutenir que pour les canaliser, tenter d’éviter les débordements, les affrontements, les blessures. Et de fait, quand nous les rejoignons près du Channel après qu’ils soient passés rameuter leurs camardes du lycée Sophie Berthelot et que nous remontons la chaussée jusqu’au niveau des fast-foods, nous tombons sur une impressionnante présence des forces de l’ordre, agents casqués, matraques et flashballs en main, bien en vue, avec l’ordre du préfet de charger dès la prochaine tentative d’occupation de la chaussée. Malgré la tension soudaine, malgré une tentative infructueuse d’une partie des jeunes pour atteindre le rond-point sous l’autoroute en contournant le restaurant Quick, le calme revient sous le soleil et une pause bucolique s’improvise. Ma petite fille et sa mère, face au dispositif déployé, sont reparties et j’en profite pour échanger quelques mots avec monsieur le commissaire autour de cette présence ostentatoire et provocatrice de flashballs. Un dialogue en partie surréaliste au cours duquel l’homme joue sur les mots. Quelques minutes plus tard pourtant, le responsable de l’ordre public a fait rentrer ses hommes dans leurs véhicules, a fait disparaître ces armes dangereuses et inacceptables, et autorise, sous surveillance policière, une promenade circulaire autour du rond-point par les voies piétonnes.

Je me réjouis de l’occasion de perturber le trafic, même sans le bloquer, de pouvoir ainsi créer un petit bouchon pour nous offrir une belle visibilité sur ce lieu stratégique de la circulation du Calaisis mais sitôt entamée, l’action est détournée par quelques perturbateurs qui entraînent une grosse partie de leurs congénères à leur suite en vue de rejoindre la sortie d’autoroute précédente, sur la zone commerciale Curie et/ou d’envahir la voie rapide.

Je suis désemparé.

Je ne suis pas le seul. Quand nous obtenons enfin le droit d’une action visible, posée et calme, qui nous permettrait d’exprimer aux usages nos revendications d’une manière joyeuse et positive, quelques rares éléments arrivent à briser cet élan, à le détourner en jouer sans réfléchir de l’intérêt volatile et de la faiblesse de caractère de leurs camarades. Q. et F., deux lycéens qui tentent à chaque fois de cadrer leurs camarades, qui m’accompagnent dans ce désir d’éviter d’inutiles affrontements afin de pouvoir s’exprimer, restent un moment avec nous avant de partir rejoindre leurs congénères.

Dépité je reste sur place avec B. et D., JM et sa fille, avec un ami syndiqué, et je ne sais plus comment agir tant je me sens dépassé par la fougue malsaine de ces quelques perturbateurs que je n’identifie pas encore même si j’ai déjà quelques images de silhouettes en tête qui s’illustreront de nouveau plus tard. Vingt minutes passent au cours desquels nous revenons sur la légitimité de la violence et les moyens nécessaires à la mise en œuvre d’actions de résistance, obligés de convenir que ce ne sont pas soixante-dix jeunes qui peuvent assumer le blocage d’un rond-point face aux forces présentes ici, qu’avec deux ou trois cents citoyens, la question ne se poserait évidemment plus, que le nombre fait la force autant qu’une mobilisation trop faible nous condamne à rester dans les clous d’un cadre fixé à moins de souhaiter à tout prix finir en cellule, en garde à vue ou à l’hôpital. Vingt minutes donc, peut-être plus, et bientôt la foule disparue tantôt derrière les hangars commerciaux de But et de Décathlon réapparaît, de retour dans notre direction pour pénétrer dans le quartier des Cailloux.

Alors encore une fois je repars à leur suite.

Toujours inquiets de la mauvaise tournure que peuvent à tout moment prendre les événements. D’autant quand un fumigène est allumé au cœur de l’anarchique cortège. Rien de bien sérieux cependant, je m’en rends compte en les rejoignant. Les lycéens sont maintenant décidés à tenter l’action de filtrage par occupation mobile des voies piétonnes sur le rond-point d’accès à l’autoroute de la zone commerciale Curie. (Il me vient, en couchant ces notes, l’idée d’y adjoindre une sonorisation, une compilation de valses et de manèges où nous tournons, tournons en rond joyeusement dans le vide).

Nous suivons, une dizaine d’adultes encore présents.

Le cortège remonte la rampe des Fontinettes quand, discutant avec un collègue, nous sommes abordés par un type souriant naïvement, malhabile : tentative très probable d’infiltration. Le gars engage la conversation sur le mode : « Ouais, faut refaire mai 68 les mecs, va y avoir de la casse et du pavé ». Dans le genre finaud, il n’est pas mal celui-là. Nous ne relevons pas, restons souriants mais silencieux. Rien que son accoutrement et sa démarche ont éveillé les dix mètres autour de lui et l’homme fait long feu, quelques mètres et le voilà qui nous abandonne. Ce serait presque mignon si ce n’était ridicule.

Requinqué, je suis heureux que nous nous dirigions vers une action pacifique et visible quand, au rond-point de la porte de Lille, nous apercevons l’opération escargot sur l’A16 au-dessus de nous, qui nous enchante de klaxons mais qui sert de prétexte à un nouveau mouvement d’agitateurs pour tenter d’entraîner leurs jeunes camarades sur l’autoroute par le stade de football. Tentative manquée pour le coup : le gros du groupe reste sur place en s’interrogeant visiblement sur cette saillie imprévue. C’est là que je croise l’un de ces électrons libres, haranguant sans véhémence mais fermement les jeunes amis qu’il croise du regard pour les inciter à y aller. Sur l’autoroute. Pas le temps de l’attraper pour lui dire ce que je pense, il est déjà parti et j’essaie, toujours avec l’aide précieuse de F. et Q., de relancer le mouvement initial vers le rond-point de la zone Curie.

C’est reparti, sur le trottoir le long du terrain de football, et je dois répondre à ce gamin qui m’assure que les voitures s’arrêteront s’ils envahissent l’autoroute que oui, les voitures s’arrêteront, conducteurs choqués de n’avoir pu les éviter pour découvrir les restes de leurs corps démembrés et déchiquetés. Même mon garçon de dix ans réalise ça.

Comment peut-on être aussi niais ?

Pas le temps de m’étendre : nouveau mouvement de foule vers la voie rapide juste après le terrain de sport, mouvement contenu par un important barrage policier et les jeunes rebroussent chemin, ce même perturbateur aperçu quelques minutes plus tôt dans la tête du groupe.

Nous arrivons alors au rond-point tant espéré et de loin, tandis que je contiens la fougue d’un solide agent zélé et mal aimable, j’ai l’impression que l’action se met en marche : le plus gros de la troupe traverse à droite, une autre partie du groupe à gauche et les voitures s’arrêtent. Mais de nouveau, ce même garçon, manipulateur et irresponsable, transforme le filtrage mobile, la ronde joyeuse, en sit-in provocateur sous l’œil déjà bien énervé des agents de police.

Je vous laisse ici découvrir ce petit quart d’heure en vidéo.

Alors oui j’ai, par ma réaction, participé à l’arrestation de ce jeune homme. Et oui je l’assume. Je répète ici ce que je dis sur la vidéo, et que je pense toujours à l’heure où j’écris ces mots : je suis intimement persuadé de la malveillance, consciente ou non, de ce gamin qui peut-être ne réalise pas combien il met constamment en danger les copains qu’il s’amuse à manipuler.

Maintenant, en couchant ces lignes, je réalise combien deux secondes, cinq, entraînent des conséquences disproportionnées. Combien la colère m’a empêché d’aller simplement dialoguer avec celui que je reconnaissais alors et que je tiens pour responsable, autant que de nombreux agents, du jeu de tension sourde et silencieuse, pernicieuse et malsaine, entre manifestants et forces de l’ordre. Les uns cherchent les autres et vice-versa, il ne faut pas attendre que la police fasse le premier pas. À nous d’être plus intelligents, plus ouverts. À nous de nous adresser, pour ceux chez qui il existe, à l’homme sous l’uniforme. Et de même j’aurais préféré me prendre le gamin les yeux dans les yeux, lui dire clairement ce que je pense de son comportement, que de le mettre dans les mains de la police nationale. Peut-être ai-je inconsciemment été manipulé, enfumé comme cela m’a été suggéré. Le fait est là, j’assume. Je souhaite avant tout que le jeune homme embarqué puisse lui aussi s’interroger sur les limites de son comportement aujourd’hui et lors de précédentes manifestations.

Après le gaz lacrymogène, après le retour d’un calme tendu, j’ai fait face à de nombreux lycéens me blâmant, avec raison, pour l’arrestation de leur camarade et, par exagération, pour le coup de gaz. J’ai tenté de leur expliquer mon point de vue, à chaud, et l’idée qui m’accompagne à chaque fois que je les accompagne : je suis là pour éviter les affrontements et les blessures, pour leur éviter de prendre des risques inconscients. J’ai moi aussi été gazé, j’ai encaissé un bon coup de matraque dans la cuisse en tentant de calmer deux puis trois molosses abrutis par leurs rêves d’impunité, déshonneurs d’un service public supposé nous protéger. « Ils n’attendent que ça » je leur répète, insistant sur la nécessité d’éviter la provocation. Je suis couvert des résidus de gaz encore et je pars à l’intérieur du McDo me laver bras et mains, visage. Si les mains vont mieux, le visage me brûle et je cherche de la crème en ressortant. Quelques jeunes me conduisent auprès d’une lycéenne photographe qui me propose un mélange d’eau et de maalox, efficace au-delà de ce à quoi je m’attendais.

Je reste encore échanger avec quelques lycéens qui ne comprennent pas mon geste, qui ne savent comment continuer de manifester. Je ne peux les aiguiller autrement qu’en leur conseillant de rester calmes, d’agir, vu leur petit nombre, dans les limites de ce que la police accepte ici. Je ne peux que leur répéter encore qu’il est indispensable d’éviter la violence.

 

Bientôt 15h et avec toute la ville à retraverser pour récupérer mon fils à l’heure à la sortie de l’école, il me faut y aller. Je remercie encore F. et Q. pour leur engagement à mes côtés toute la journée, je salue les compagnons, et prend seul le chemin du retour.

D. m’appelle plus tard pour me faire part de l’article de La Voix du Nord qui évoque mon intervention. Que j’assume, encore. Nous rediscutons un bon moment de cette fin de journée. Nous serons amenés à nous revoir, peut-être passera-t-il prochainement à #NuitDeboutCalais.

Ce mardi soir, je n’y suis pas : usé par les événements, la tension qui retombe, j’ai encore trois enfants pour occuper ma soirée.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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