MANIFESTATION LYCÉENNE DU 12 MAI #NUITDEBOUTCALAIS #73MARS

Courte nuit et réveil difficile avant de rejoindre quelques camarades de #NuitDeboutCalais, de SUD et le cortège des jeunes lycéens de l’agglomération en manifestation depuis leurs établissements respectifs et regroupés devant le Grand Théâtre.

La manifestation, interdite malgré la déclaration en sous-préfecture, est fortement encadrée par les forces de l’ordre : monsieur le commissaire a pris sur lui d’accepter le défilé à la condition qu’il n’y ait ni jet d’œufs ni pétards. C’est ce que j’apprends quand je me joins à la foule devant la gare de Calais Ville : ils sont entre cent vingt et cent cinquante jeunes, fermement opposés à l’avenir que ce gouvernement leur promet. Si les œufs ne pleuvent pas, il est difficile d’éviter les explosions de pétards assourdissants : mes oreilles sifflent plus d’une fois et, cœur fragile, je ne compte plus les sursauts. Malgré tout, le défilé continue relativement sans heurt jusque devant la sous-préfecture où nous restons un long moment, et j’en profite pour distribuer quelques tracts, invitant nombre de syndicalistes présents et de jeunes à rejoindre #NuitDeboutCalais chaque soir. L’encadrement policier est encore impressionnant et je commence d’en reconnaître certains, notamment un agent qui a déjà su démontrer son agressivité lorsqu’il brandissait, d’un geste de violente menace, sa matraque télescopique devant moi il y a quinze jours. Ils nous observent à distance et continuent de nous encadrer quand le cortège repart par la rue Félix Cadras pour rejoindre la rue Royale et la place d’Armes.

Je suis doucement, en queue de manifestation, quand j’entends de nombreux bruits de verre renversé. Je crains un instant une dégénérescence violente mais, dix mètres plus loin, m’aperçois qu’il ne s’agit que d’une seule poubelle, probablement renversée, vidée, traînée un peu. Les quelques adultes que nous sommes redressons le contenant, ramassons les bouteilles et les plus gros éclats répandus là, et nettoyons la chaussée du bout de nos chaussures avant de rejoindre le défilé massé plus loin qui se remet en mouvement.

Le gros des troupes syndicales a disparu, et quand nous débouchons place d’Armes quelques minutes plus tard, avec les cent vingt ou cent cinquante lycéens, nous ne sommes plus qu’une dizaine d’adultes, en retrait, observateurs et accompagnateurs du mouvement. Les jeunes s’assoient et restent là un long moment à profiter du soleil tandis que certains d’entre-eux tentent de convenir ensemble d’une éventuelle suite à donner au parcours. Bientôt tous se lèvent de nouveau, et reprennent la rue Royale avec l’idée de retourner jusqu’au parvis du théâtre. Nous les suivons. La police cependant exige que le défilé reste dorénavant sur les trottoirs pour ne pas continuer de bloquer la circulation, mais les jeunes lycéens n’en font qu’à leur tête, sûrs de leur force.

Malheureusement, au bout de la rue Royale, au débouché sur le parc Richelieu, un cordon de police bloque les manifestants et monsieur le commissaire m’explique qu’il souhaite maintenant éviter que la manifestation continue d’envahir la chaussée et que ses agents ont autre chose à faire que d’encadrer ce blocage excessif. L’opération ne se fait pas sans accrochage mais, encore une fois, nous tentons avec quelques camarades syndiqués de contenir l’énergie des jeunes et d’éviter d’inutiles affrontements. (Voir les vidéos ici et ).

Alors le cortège, toujours dense, s’étend bientôt sur plusieurs centaines de mètres, des trottoirs de la mairie à ceux du boulevard Jacquard, et je me fais la réflexion que la police, inconsciemment, nous a aidé à donner plus de visibilité à notre manifestation. Retour sur le parvis du Grand Théâtre, toujours sous surveillance policière. Prise des marches et nouveaux pétards. Un ami syndicaliste en profite pour expliquer aux lycéens combien il est important de suivre les consignes et d’éviter les affrontements pour pouvoir continuer le mouvement et si la plupart semblent convaincus, l’effet de groupe joue dans le sens contraire.

Soudain je suis le témoin de la course folle d’un agent à travers la foule, et qui vient saisir, violemment, un jeune mineur dans le but d’ouvrir son sac sans préavis, sans mandat, d’autorité. Je sors par réflexe mon téléphone afin de filmer la scène (pris par la surprise autant que par la rapidité du moment, je me rends compte bien plus tard que je n’ai pas appuyé au bon endroit). Une voiture banalisée surgit, vient se garer très vite, trop vite, tout près de moi, à quelques centimètres à peine de mes jambes, de mes genoux, un mètre de plus et j’étais fauché. Tandis que le mineur est embarqué sans ménagement, propulsé à l’intérieur du véhicule, je me déplace, toujours téléphone en main sans malheureusement filmer la scène, le long de la voiture et prends dans le ventre et dans les cuisses la portière arrière ouverte violemment par le conducteur en uniforme, qui s’excuse hypocritement avant de la refermer comme si de rien. Je ne me retiens évidemment plus, l’homme prouvant par deux fois qu’il tente de m’intimider et de me faire rengainer la caméra en jouant sur le risque d’atteinte à mon intégrité physique, j’ouvre la portière avant et l’invective, lui demande pour qui est-ce qu’il se prend, pour qui ils se prennent tous autant qu’ils sont, représentants de l’ordre supposés donner l’exemple à la jeunesse et non pas cowboys de pacotille impunis sous l’uniforme. L’agent responsable de l’arrestation (matricule 1113076) me confirme que le jeune homme est embarqué pour possession d’œufs !

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Tout se passe très vite, le véhicule repart, aussi furtif qu’il est arrivé, et la foule des lycéens remontés, qui s’est portée comme un seul homme aux abords de la scène, fait maintenant face à un semblant de cordon de police. Il y a bien évidemment beaucoup de tensions dans l’air et beaucoup de mouvement à la périphérie de l’événement.

Un autre agent (matricule 1138206) vient arracher les masques de tissus, bandanas malhabiles, de deux jeunes garçons, ce qu’évidemment je peux comprendre puisque la loi l’interdit et que, personnellement, je me suis toujours présenté à visage découvert. Mais l’agent de police accompagne le geste de paroles inqualifiables, insupportables : « Vous n’êtes même pas des hommes, vous n’êtes que des petites tarlouzes ! » Insulte homophobe. Il me semble bien que cela est fortement répréhensible, d’autant plus dans la bouche d’un agent de l’ordre républicain. Nous sommes nombreux à l’avoir entendu, tout aussi nombreux à être choqués.

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Cependant, la tension retombe un moment tandis que l’agent s’éloigne et que de nombreux dialogues s’engagent entre jeunes et policiers. Et je dois reconnaître que les agents fauteurs me laissent photographier leur matricule sans rechigner.

Les lycéens sont toujours massivement rassemblés là et bientôt les renforts de l’ordre arrivent, casqués, boucliers et matraques. Les jeunes décident alors de rejoindre le commissariat où leur camarade a probablement été emmené, en reprenant de nouveau le boulevard Jacquard. Conscients du risque d’affrontement s’ils décident d’emprunter la chaussée, les jeunes passent par le passage piéton pour rejoindre les trottoirs du croisement des quatre boulevards. Cependant, la police ne le voit pas ainsi, et le groupe se retrouve bloqué aux abords de la brasserie en travaux sur l’angle (voir vidéo).

Nous nous retrouvons ainsi dans une situation ubuesque, où la présence policière a plus que doublé et où les véhicules et les agents de la police nationale bloquent eux-mêmes le carrefour et la circulation quand les lycéens tentent de repartir sur les trottoirs. Retour sur le parvis. Deux ou trois adultes, dont moi-même, discutons avec monsieur le commissaire et quelques-uns de ses agents, leur signifiant les incivilités et les provocations de certains de leurs collaborateurs qui ne leur rendent pas service en terme d’image autant que de travail. Le commissaire nous répond autour des incivilités des jeunes, des insultes proférées, évoque l’homme sous l’uniforme quand nous tentons de lui rappeler le devoir d’exemplarité de son poste, que les jeunes n’insultent pas l’homme mais l’uniforme justement. Après je ne peux que comprendre, évidemment, ce point de vue viscéral : personne n’apprécie d’être insulté.

L’autre argument utilisé pour justifier la dispersion, c’est : « Autant il faut savoir commencer un mouvement, autant il faut savoir l’arrêter ». Ce à quoi je rétorque que seuls l’abandon du 49-3 et le retrait définitif du projet de loi El Khomri pourront faire cesser les mobilisations. Pour autant, les lycéens semblent s’être effectivement dispersés et le temps que la discussion se termine, le parvis est quasiment vide.

J’en croise une trentaine sur le chemin du retour vers la maison. Ils s’arrêtent et nous discutons un peu : ils ont trois collègues retenus au commissariat et s’interrogent sur l’action à mener, évoquent l’affrontement. Je m’efforce de les en dissuader. Je tente de leur faire comprendre qu’ils ont plus à y perdre qu’à gagner, leur rappelle les violences de Rennes la semaine passée au cours desquelles un jeune homme a perdu l’usage d’un œil après un tir de flashball, celles de Toulouse il y a deux jours, d’où deux jeunes hommes sont ressortis le crâne fendu sous les coups de matraque. Je leur explique que si tous les policiers ne sont pas bêtes et méchants, certains d’entre-eux le sont assurément plus qu’on peut même l’envisager, qu’ici à Calais, trois ou quatre, peut-être plus, ont visiblement la matraque qui les démange. Bref je tente d’éviter une escalade de violence de laquelle, à coup sûr, ils sortiraient blessés, choqués. Et tandis qu’ils décident alors de rejoindre leurs camarades du lycée Coubertin, je repars avaler quelque chose, harassé de fatigue après une trop courte nuit et cette course matinale endiablée.

Je sieste ensuite une bonne partie de l’après-midi.

 

19h : je rejoins une dizaine de compagnons de #NuitDeboutCalais sur la place d’Armes. J’ai apporté notre bannière vierge et de la peinture noire. Les compagnons déjà présents discutent de notre député, Yann Capet, que certains ont rencontré dans l’après-midi après le rassemblement de la veille devant sa permanence. Le dialogue, apparemment, est resté courtois mais clos : le député campe sur ses positions et nous ne pouvons que regretter l’immobilisme, l’effarement de façade, non acté, bref le pauvre jeu de politicien auquel nous avons été trop longtemps soumis pour ne plus continuer de le supporter.

Je déroule la banderole et nous nous mettons d’accord pour nous contenter, pour le moment, d’un simple NUIT DEBOUT calligraphié au plus près de la typographie nationale. JM se met à genoux pour dessiner au crayon puis au marqueur chaque lettre tandis que nous continuons de discuter de ce moment Capet et que je partage les messages échangés avec le député. JM termine alors et je m’agenouille à mon tour pour emplir au pinceau les lettres dessinées. Nous tendons ensuite la bannière sur des barrières mobiles pour que la peinture sèche.

M. ouvre alors la séance en racontant sa rencontre avec W., sans-abri de Blériot, tenté par la proposition de J. de rejoindre, dans le sud du pays, un village d’insertion où il pourrait trouver sa voie, être accompagné sur un projet professionnel tout en bénéficiant d’un tutorat financier afin de lui assurer un pécule de départ pour sa future émancipation. Ils ont de nouveau rendez-vous ce vendredi, chez J., pour naviguer sur le site internet de ce village et réfléchir ensemble aux moyens de mise en œuvre de ce projet.

B. prend ensuite la parole pour proposer des slogans à utiliser pour l’affichage ou les tracts afin d’inviter nos concitoyens à réfléchir à la place de leur engagement dans la vie politique, les inviter ainsi évidemment à nous rejoindre. Tous ne convainquent pas mais nous n’arrêtons encore rien, chacun se contente de souligner ceux qu’il préfère et les choix restent vastes. B. revient ensuite sur sa proposition, mise à jour, de charte de fonctionnement qui ne convainc pas tout le monde non plus : certains apprécient l’esprit ouvert et libertaire de #NuitDebout et ne souhaitent absolument pas se soumettre à un règlement supplémentaire après celui qu’ils doivent observer sur leur lieu de travail. Bref, nous ne sommes pas encore près d’acter nos engagements, nos orientations. Enfin, B. évoque de nouveau la communication internet et le besoin de créer une page plutôt que ce groupe où tout le monde peut publier : cette page réduirait la communication à l’essentiel (rendez-vous, prises de décisions et compte-rendu), et permettrait de ramener le débat ici, sur la place publique. Tout le monde s’accorde pour dire que Facebook n’est pas le lieu de débats, que l’internet fausse la discussion franche en jouant de l’absence d’interlocuteur visible. Tout le monde s’accorde pour reconnaître que c’est justement ce qui nous rassemble à #NuitDebout, cette envie de dialogue et d’échanges personnels, face à face, réels.

Le temps file et la fatigue me pèse. La peinture sèche, je ne tarde pas à remballer la banderole avant d’accompagner mes compagnons pour un verre à l’happy hour. Vingt minutes où je ne tiens plus.

Je m’éclipse. Je rentre rattraper mon retard de notes.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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  1. Je faisais partie de la dizaine d’adultes, syndicalistes et autres, ayant suivi les lycéens jusqu’au retour théâtre.
    J’ai vu certains policiers abuser de leur uniforme en traitant quelques jeunes comme de dangereux délinquants. Tout ça pour quelques oeufs et pétards….
    Je confirme l’insulte homophobe, proférée il me semble du fond du coeur sans même se rendre compte que c’était hyper déplacé, de la part d’un policier national. (qui s’est éloigné du groupe très vite…)
    Et, autre scène, un autre policier lâchant à une passante qui s’arrêtait pour regarder, « vous feriez mieux d’aller travailler! »… La dame est entrée en furie en disant qu’elle aimerait bien travailler, qu’il n’a qu’à lui en trouver un, de boulot, et que lui il en avait un.. (je vais m’équiper pour avoir le réflexe de filmer… et nous devrions tous avoir cette seule arme possible à notre disposition: faire des vidéos du moment..)

    Le commandant S.L. et le commissaire ont tenu le même discours à ceux qui s’indignaient du manque de respect de certains gardiens de la paix: En gros, : On se fait insulter, on ne peut pas ne pas réagir.. L’un et l’autre ont dit n’avoir insulté personne mais s’être personnellement fait insulter. Et que la période est tendue…et blablabla

    Enseignante, je fais partie d’un corps de métier qui se fait insulter par parents ou élèves mais qui ne rétorque pas par la pareil ou la violence.
    La police manque d’étique, c’est clair
    et ça empire.
    Qu’on se le dise, et repérons chez nous les vrais gardiens de la paix, ceux ouverts au dialogue et conscients de leur mission de base de protection des personnes et les faux , les mauvais, les méchants, les de ceux qui votent surement FN.
    La mobilisation est loin d’être finie et on va encore les croiser plusieurs fois les jours prochains.

    Aimé par 1 personne

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