SOUTIEN AUX DÉTENUS DES CENTRES DE RÉTENTION #NUITDEBOUTCALAIS #68MARS

Arrivé à 13h15 sur le parking commercial qui jouxte le centre de rétention de Coquelles, je suis le premier sur les lieux et je profite de cette avance pour faire un rapide tour sur place, ce qui me permet de découvrir le comité d’accueil policiers qui garde déjà la grille d’entrée et, plus loin, sur le parking administratif, plusieurs fourgons de CRS en attente, mobilisés certainement dans le cadre de l’action pacifique et festive prévue pour cette Journée Internationale de Solidarité avec les Personnes Détenues et d’Opposition aux Centres de Rétention. Dix minutes passent avant qu’arrivent d’autres manifestants, membres d’associations, citoyens engagés ou camarades de #NuitDeboutCalais, mais également militants étrangers (britanniques et allemands). La police nous laisse calmement arriver et nous laisse tranquille un quart d’heure peut-être, jusqu’à l’installation du pique-nique : table en bois et trois énormes saladiers pleins à ras bord ! Nous ne sommes pas les bienvenus : intervention de deux agents venus nous signifier l’arrêté préfectoral, sommations de dispersion au mégaphone et menaces physiques. Nous sommes une petite cinquantaine, souriants et paisibles, la menace est évidemment disproportionnée, l’interdiction bien entendue illégitime. P. récupère le document préfectoral, commence d’en faire la lecture en faisant traîner les choses, ne fait pas sourire les représentants obtus de l’autorité. Ces deux officiers ne sont ni des plus aimables ni des plus ouverts au dialogue. Nous finissons, doucement par reculer tandis que je filme les sommations afin d’éviter les éventuels violences annoncées. La dispersion prend du temps et nos deux interlocuteurs reviennent signifier leur agressivité, toujours sans violence. Nous demandons la venue du signataire de l’arrêté, qui n’est ni le préfet ni le sous-préfet, afin que celui-ci puisse s’expliquer clairement sur les raisons de cette interdiction ; évidemment nous nous heurtons à un refus sourd, de quoi nous poser des questions sur l’espace réservé au dialogue dans cette république aux allures, parfois, de dictature : il est insupportable et injustifiable qu’une préfecture muselle des citoyens venus exprimer de libres opinions !

Face aux menaces de violence que visiblement les deux roquets lâchés sur nous brûlent de mettre à exécution, nous obtempérons et remballons le matériel. Traînons encore un peu pour se décider des suites à donner à cette manifestation avortée et décidons d’aller tracter dans le centre commercial Cité Europe, fortement fréquenté par les habitants du Calaisis autant que par de nombreux britanniques. Nous ne pourrons pas : les vigiles ont pour consigne de ne pas nous laisser diffuser nos tracts dans l’enceinte du centre privé. Je propose au vigile qu’il me laisse traverser, j’irai distribuer mes documents sur le parking de l’autre côté, assez fréquenté également. Le jeune homme me fait confiance mais doit m’opposer une nouvelle interdiction : le parking également est un espace privé. Je sais la précarité habituelle de ces travailleurs et nous ne souhaitons, aucun de nous, mettre ces concitoyens dans des difficultés qu’ils auraient du mal à surmonter. Nous obtempérons une nouvelle fois non sans que je n’ai rappelé à tous, vigiles comme camarades, que cet espace privé a en grande partie été financé par l’argent des contribuables, qu’encore une fois il faut nous indigner de ces sessions hérétiques de nos écosystèmes afin de les offrir au béton d’une poignée d’avides entrepreneurs immobiliers pour qui le bien commun n’est qu’une farce. De l’hérésie oui, de ce système où nous abandonnons sciemment ce qui nous appartient collectivement pour s’y laisser ensuite déposséder de certaines libertés. De la vacuité de ce système qui entend bannir la politique citoyenne des espaces de vie et de rencontres. Las et frustrés, nous retournons aux véhicules avec l’idée d’un repli bucolique au parc Richelieu où nous pourrons partager les trois saladiers de recettes fraîches qui attendent d’être dévorés. Un cordon de police au loin, sur un autre parking, attire notre regard et nous rejoignons l’endroit pour comprendre ce qui s’y passe : un petit groupe, moins de dix, de manifestants ont continué de reculer face aux forces de l’ordre qui ne lâchent pas leur désir de dispersion face à un si petit groupe et continuent de les menacer.

Je repère l’un des deux excités de l’autorité avec qui j’ai échangé vingt minutes plus tôt, me renseigne, confirme que nous sommes en train de nous disperser mais l’homme me rétorque que « de toutes façons, ça va finir en garde à vue » avant d’éloigner sa troupe et de nous laisser ainsi rejoindre nos véhicules. Mais nous retournant, nous découvrons un rassemblement de six personnes au loin qui nous observent que certains antifas présents reconnaissent immédiatement comme militants néonazis locaux, et vers qui ils se portent fièrement. Je ne peux empêcher les réactions viscérales de tout un chacun ni les invectives qui commencent de fuser. Profitant de la présence des journalistes pour désamorcer l’affrontement, nous leur demandons d’interviewer également ces provocateurs silencieux répondant à l’appel d’une contre-manifestation haineuse. De retour devant le centre de rétention, je retrouve mon interlocuteur borné de la police nationale et lui demande d’aller également signifier l’arrêté préfectoral à ces personnes, que c’est là même l’objet du document si l’on en croît les raisons qui y sont évoquées pour interdire la manifestation. Cela n’a pas même l’air de lui en effleurer une donc j’insiste et l’excité, calmé par le plaisir de soutenir les idées obtuses de ces bas du front, finit par me lâcher sans conviction qu’ils n’y manqueront pas. Je n’y crois guère.

La suite pour moi, c’est pause à la maison une petite heure pour taper le compte-rendu de la veille, avant de rejoindre la troupe au parc Richelieu, sous le soleil. Toujours plus d’une trentaine de manifestants présents, les camarades en cercle discutent des suites à donner au mouvement sachant qu’un participant britannique a été arrêté lorsqu’il s’est saisi du mégaphone, et qu’un autre de nos camarades, isolé par deux voitures de police, a été contrôlé au volant de son véhicule en défaut d’assurance avant d’écoper de 350€ d’amendes conjuguées. Ainsi, alors que je reste sur l’herbe grasse, le gros du groupe part exiger la libération immédiate de ces deux victimes aléatoires du mécontentement milicien d’agents assermentés confortés dans l’impunité de leurs actes, aussi illégitimes ou répréhensibles soient-ils. Je reste là avec peu de compagnons et continue de taper mon texte en échangeant avec ceux qui me font le plaisir de leur compagnie. Journalistes parisiens indépendants, bénévole de l’Île d’Oléron, sociologue. Derrière nous, les sambactivistes de Rythms Of Resistance, une troupe de percussions brésiliennes, entament une samba dansante. Tambours et sourires, il fait beau. L’après-midi est agréable et bientôt mon ex-femme me ramène là mes enfants. Je les laisse jouer un moment encore avant d’enregistrer mon travail et de prendre le chemin du retour. Nous croisons les manifestants sur la route : au moment de la libération du camarade anglais, les flics ont procédé à l’arrestation injustifiée d’un jeune mineur calaisien au prétexte qu’il collait un autocollant sur le bâtiment public mais les compagnons ont obtenu sa libération rapide et tous repartent vers le parc avec le sourire.

 

À 19h, je rejoins la place d’Armes avec les enfants. Nous sommes les premiers arrivés mais très vite, notre jeune camarade lycéen approche et nous accueillons Yann Capet, conseiller municipal et député socialiste, qui se déplace à notre invitation, notamment nous expliquer sa position quant au projet de loi El Khomri en discussion ces jours-ci à l’Assemblée Nationale. Encore une fois présent avec les enfants, je n’ai qu’une heure à consacrer à #NuitDebout ce soir et j’entre donc de suite dans le vif du sujet tandis que notre jeune lycéen reste en retrait.

Je m’excuse de l’absence de monde, du désert même mais questionne notre invité et celui-ci m’explique qu’il a fait partie, dès l’annonce du projet, de ceux qui ont nettement refusé cette première mouture du texte en annonçant clairement qu’ils ne voteraient pas la loi en l’état. Qu’en tant que législateur, il estime avoir un devoir de dialogue, qu’il souhaite toujours pouvoir discuter d’un texte afin de l’améliorer plutôt que de le rejeter d’emblée. Qu’ainsi, en concertation avec ses collègues du département, ils ont rencontré les responsables syndicaux du territoire lors d’une journée de discussions, qu’ils y ont affronté de nombreuses exigences de retrait, et qu’ils se sont ensuite réunis pour travailler sur les corrections à apporter au texte, dégageant quatorze amendements qui devraient être discutés en séance la semaine prochaine. À moins que le gouvernement n’en décide autrement.

L’un de ces amendements insiste sur un des aspects de cette loi qui me révulse, à savoir l’inversion de la pyramide. Jusqu’aujourd’hui, le Code du Travail prime sur les conventions collectives qui elles-mêmes encadrent les accords d’entreprise. Le projet de loi El Khomri transforme ces obligations en cadres consultatifs non contraignants, cela m’est intolérable. Cela doit l’être pour tous les travailleurs du pays. Pour notre jeune député et ses collègues locaux, la convention collective, souvent plus avantageuse que l’accord d’entreprise, doit s’appliquer, doit rester la norme. Sans aucune échappatoire possible. Un amendement important donc. Qui a le mérite de tenter d’aménager un des dysfonctionnements du projet.

Je suis cependant trop curieux et trop pressé par le temps, trop bavard également, pour ne pas enchaîner sur la démocratie participative. Quid de sa position sur les problèmes soulevés aujourd’hui par la démocratie représentative appliquée et de ses pensées autour d’une démocratie réelle, directe, autour du consensus, comme tentée ici à #NuitDebout ? Je tombe sur le bon client : Y. a fait des alternatives et des encadrements du processus démocratique un objet de recherches personnelles depuis plusieurs années, me dit-il tandis que d’autres citoyens arrivent, s’assoient pour écouter, que bientôt B., se présente à son tour, se joint à la conversation. Y. défend son poste, évidemment. Avance les arguments du temps nécessaire à l’avancée quotidienne de la société, aux commissions préparatoires. Rentre dans certains détails et j’avoue là n’avoir pas tout retenu, n’avoir pas tout compris. Y. réfute l’idée que le système libéral mondial encourage le carriérisme de certains de ses collègues sans pour autant pouvoir en nier l’existence. Je lui explique mon point de vue sur cette globalité aux innombrables conséquences, partage mon utopie d’un monde sans arme, débarrassé alors des marchés de la guerre et de la misère. J’évoque l’infime poignée de grands industriels qui tiennent les richesses du monde, détroussent l’Afrique depuis des centaines d’années. Le député autant que le citoyen entend ma vision, réagit, expose la sienne. Sans animosité mais avec humour autant que profondeur. Avec sérieux toujours. D’égal à égal, malgré certains tics, déformations professionnelles, comme la proximité exagérée des corps. Mais l’homme semble honnête et vouloir bien faire. Clair sur des convictions qu’assurément nous ne partageons pas mais qui ne nous empêchent ni d’échanger ni d’apprendre l’un de l’autre.

Ce serait mentir que d’avancer qu’à aucun moment je n’ai senti de discours formaté dans ses paroles ; ce serait mentir tout autant que de l’accuser de langue de bois comme de tentative de récupération ou encore de condescendance. Respectueux de nos valeurs, Y. s’est présenté comme un citoyen et joue le jeu.

B. en profite pour tenter d’approfondir certains aspects techniques sur le fonctionnement du travail à l’Assemblée Nationale, sur l’importance des commissions en amont des projets de loi et sur leur implication à chaque étape de l’avancement d’un texte, et Y. commence de lui répondre quand JM demande, avec envie et curiosité, avec raison, que nous formions le cercle.

La séance s’ouvre alors pour la dizaine de participants présents et JM interroge de nouveau notre député quant à sa position sur le projet de loi El Khomri.

 

Il est 20h et le moment de rentrer nourrir les enfants vient.

Je laisse profiter mes concitoyens de notre invité en espérant que Y. aura autant de temps à leur consacrer qu’à moi et que mes camarades sauront également l’interroger sur d’autres points que nous n’avons pas eu le temps d’aborder. Je remercie encore Y. pour sa présence, lui propose rapidement de le recontacter pour un éventuel portrait et tandis que le citoyen se prête au jeu en saisissant la balle pour répondre à la question de M. qui l’interroge sur les émoluments des élus, je quitte pour ce soir #NuitDeboutCalais.

Partiellement satisfait de cette intéressante rencontre.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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One Comment

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  1. les camarades qui jouaient du tambour font partis du réseau des sambactivistes de Rhythms of Resistance
    https://www.rhythms-of-resistance.org/?lang=fr

    Aimé par 1 personne

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