#NUITDEBOUTCALAIS #62MARS

Malgré le réveil à 7h15, malgré le timing bien géré des petits déjeuners et du chargement de la voiture, je suis retenu au matin pour des impératifs familiaux auxquels il m’est difficile de me soustraire. Parti de Picardie avec vingt bonnes minutes de retard, et malgré des conditions de route agréables, j’arrive donc avec vingt bonnes minutes de retard à Calais. Hormis la tonnelle rouge du syndicat SUD dressée là devant la Bourse du Travail, où gravitent une petite dizaine de militants et cinq ou six citoyens de #NuitDeboutCalais, la place Crèvecœur est vide. Je suis dégoûté de n’avoir eu l’occasion de parler, désolé d’avoir manqué le rendez-vous promis. J’apprends heureusement que d’autres ont pris la responsabilité de s’exprimer.

Tant mieux !

Renseignements pris, j’apprends que le cortège a drainé autour de deux cents manifestants, une faible participation largement expliquée par ce calendrier qui fête le travail un dimanche matin, ensoleillé pourtant. Malgré l’union syndicale de façade, le chemin à parcourir pour mobiliser nos concitoyens du Calaisis, pour les amener à s’intéresser à leur propre sort, à réfléchir sur leurs conditions de vie, à exiger fermement un changement immédiat, s’annonce long et rocailleux. J’apprends encore que deux de nos camarades se sont fait jeter comme des malpropres de l’apéritif privé de la CGT au premier étage du bâtiment lorsqu’ils y sont montés distribuer un appel au rassemblement de samedi prochain contre les centres de rétentions (Rdv 13h30 au centre de rétention de Coquelles, derrière le magasin Electro Dépôt près de la Cité Europe). Que d’autres sont montés à leur tour, quelques minutes plus tard, distribuer des exemplaires de Fakir contre la loi El Khomri sans plus de succès.

Nous ne garderons pas la place Crèvecœur aujourd’hui, nous n’attirerons plus personne : seuls restent ceux qui sont déjà convaincus du bien-fondé de nos rassemblements et de notre engagement. Après plus de deux heures de route, mes enfants sont fatigués, ont faim. Je laisse donc tout ce petit monde profiter des derniers verres de l’apéritif, et ramène mes bambins chez leur mère avant de rentrer me reposer.

 

À 19h, j’ai récupéré les enfants et nous arrivons sur la place d’Armes pour le rendez-vous quotidien de #NuitDeboutCalais. Nous sommes, comme chaque dimanche soir, peu nombreux, et j’en profite pour demander un point sur la soirée de la veille : une large vingtaine de citoyens, composée de nombreuses nouvelles têtes, ont assisté aux débats, et il semble ainsi que ce rendez-vous festif du samedi soir soit plus attractif et plus accessible à nos concitoyens. Avec l’idée de partage et de convivialité, une soupe était offerte aux participants mais l’installation du réchaud portable et de sa bonbonne de gaz font intervenir les agents de la police nationale qui s’opposent à l’utilisation sur une place publique d’un tel matériel, jugé dangereux.

Qu’importe ! La soupe était chaude, les camarades ont obtempéré.

Après les débats, un concert acoustique a été donné pour le plus grand plaisir des participants autant que des passants. La soirée fut belle et agréable à ce qu’on me dit. Pas encore de commission ou d’atelier arrêté cependant, et j’en suis évidemment déçu tant il me semble urgent de commencer de concrétiser certains projets, d’entamer certaines pistes de travail.

Nous discutons, du fait de l’habituelle désertion du dimanche soir, de l’opportunité d’appeler à un rendez-vous dans l’après-midi plutôt qu’en soirée pour cette fin de week-end, conscients qu’à la veille de la reprise d’une semaine de travail, nos concitoyens n’ont plus le temps d’échapper aux impératifs du quotidien : repos nécessaire, famille. Pourquoi ne pas inviter nos concitoyens autour de 15h à un goûter citoyen auquel ils pourront nous rejoindre en famille, avec activités pour les enfants, thés et gâteaux ?

La convivialité est un point de rassemblement essentiel.

Nous évoquons d’autres actions éventuelles à mener.

Notre ami projectionniste est d’accord pour nous rejoindre avec son matériel un samedi sur deux et il nous faut donc envisager de préparer la prochaine projection pour samedi qui vient. L. a une piste : le travail documentaire décalé et comique d’une troupe de chercheurs en psychologie urbaine, qui pose un regard extérieur, drôle et bienveillant, sur la grisaille de Calais dans laquelle nous vivons sans plus tenter de nous en extirper, sans plus nous y retrouver. J’adore l’idée ! Se regarder à travers le regard de l’autre. Inviter les calaisiens à se découvrir dans le prisme d’un angle extérieur qui offre l’humanité de ne pas trop se prendre au sérieux. Les inviter alors à échanger leurs impressions, leurs sentiments quant à notre ville ailleurs que dans le discours formaté des journaux télévisés de l’infotainment. Une proposition à la fois populaire et underground, un bel exemple des multiples pistes de recherches culturelles alternatives proposées par d’anonymes mais nombreux concitoyens de nos sociétés actuelles. Un travail, ajoute L., commandé à la troupe par l’agglomération de Cap Calaisis, victime d’une censure silencieuse lors de sa non exploitation après l’immense déception des élus insatisfaits du résultat, gênés par l’ouverture à l’autre qui y est encouragée, du vivre-ensemble qui y est décrypté, bref de l’espoir qui s’en dégage, accessible à tous. Encore un point d’accrochage fertile, l’occasion d’un nouveau débat intéressant quant aux fonctionnements institutionnels. N’ayant pas vu le film – c’est la première fois que j’en entends parler – je ne sais quel regard poser mais ma curiosité, assurément, est éveillée !

Le temps est agréable ce soir et, tandis que mon aîné écoute au sein du cercle, son frère et sa sœur jouent ensemble sur le côté. Je les surveille constamment tandis que nous échangeons malgré la fatigue. J’essaye d’enregistrer au maximum ce que nous disons, sachant que je ne resterai pas longtemps pour aller mettre les enfants au lit à une heure raisonnable.

Je ne sais plus ce que nous disons quand un motard démarre sa grosse cylindrée dans mon dos. Je n’entends plus rien, je ne m’entends plus penser tandis le vrombissement du moteur emplit notre espace sonore. Incivilité ordinaire ? Je me retourne et la moto, à cinq mètres derrière moi, ronfle seule, abandonnée : le type est parti s’asseoir en terrasse avec une dizaine d’amis. Je dois avoir l’air particulièrement révolté et ne suis apparemment pas le seul car de suite certains compagnons nous invitent à garder notre calme, à ne pas répondre à l’évidente provocation. J’avoue ne pas réussir à rattacher l’épisode au débat qu’il interrompt tant le geste me scandalise. Tant je lutte pour ne pas exploser. Je ne suis au bout ni de mes désagréables surprises ni de la colère : après avoir brûlé cinq ou dix minutes d’essence, en vil irrespect de ses concitoyens, de la planète que nous partageons et de lui-même, le motard enfourche son deux-roues et tourne en reculant, prêt à partir mais restant là, ostensiblement provocateur, casque sur la tête. Et si personne n’était auparavant intervenu pour affirmer que nous ne répondrions pas, je ne me serais certainement pas simplement contenté d’éloigner mes enfants des vapeurs expulsées de son pot d’échappement volontairement dirigé vers eux. Aller jusqu’à polluer l’air d’une fillette de deux ans et de son frère de dix ans, innocemment posés sur une place publique pour jouer, sans qu’il ne puisse l’ignorer, sans que ce foutu merdeux ne l’ait fait exprès. Je ne me serais pas contenté d’éloigner mes enfants mais visage découvert face à son casque d’inhumanité, je serais allé lui exprimer l’ampleur de mon mépris, lui faire les leçons de civisme et de vivre-ensemble qu’il mérite, qu’il n’a visiblement jamais reçu. Je me retiens, je m’occupe des enfants pour éviter de me jeter sur lui et, finalement, lentement, provocateur jusqu’au bout, ce connard de pollueur s’éloigne tout doucement.

Mes mots peuvent sembler forts, ils ne sont rien comparés au bouillonnement intérieur que je contiens, à la violence que je réprime.

L’indignation est générale : ce sont exactement cette impunité d’emmerder l’autre, cet égoïsme, cet individualisme encouragés par les médias, qui nous divisent. Que les puissants et les élus utilisent pour nous monter toujours les uns contre les autres. Certains sont visiblement assez cons pour ne pas se contenter de nous ignorer de loin. Assez cons pour continuer stupidement de jouer le jeu de ces politiciens qu’ils abhorrent tant. Pas autant que leurs voisins apparemment, pas autant que leur prochain. Pas autant qu’eux-mêmes.

Je reste encore un peu mais n’y suis plus.

Bientôt je rentre coucher ma petite fille et nourrir mes garçons avant d’écrire.

 

La haine contenue, je sais le combat qui nous habite tous alors, entre la saine détermination positive du rêve général d’un autre monde et les impératifs chronophages du quotidien et des démons intérieurs. Tout ce qui nous occupe l’esprit et l’équilibre difficile sur lequel jongler jusqu’à l’adaptation du privé, du personnel, du sentiment profond, et du rêve, de l’utopie, de l’efficacité du long terme. Ce combat sera long à partager, à étendre, à répandre.

Éducation. Respect.

Ici, à Calais, la mairie et les gouvernements ont laissé pourrir de trop nombreuses situations, ont créé les conditions idéales de l’exclusion de l’autre, ont épandu le terreau fertile du repli sur soi, encouragé un déni de démocratie dans le vote F-Haine contenu à chaque échéance par l’inévitable réveil républicain qu’ils appellent soudain. Ici à Calais, les gens ne sortent plus de chez eux et crachent sur l’image de leur propre ville. Par ignorance, ils se laissent dévorer par les angoisses médiatiques qu’ils s’imposent dans l’enchaînement volontaire au bocal à mensonge télévises, et finissent par faire de l’irrationnel une réalité.

Le combat sera long.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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