MANIFESTATION DU 28 AVRIL #NUITDEBOUTCALAIS #59MARS

Après mon absence du #58MARS et la grosse journée de manifestation du lendemain, j’ai pris du retard sur le retour des événements en laissant filer un court week-end en famille.

 

La grosse journée de jeudi a commencé à 10h place de la Nation avec la manifestation intersyndicale, interprofessionnelle et citoyenne nationale suivie avec bruit et bonne humeur sur les boulevards de Calais par près de cinq cents participants. Si la foule s’épaissit considérablement à l’arrivée soudaine des lycéens mobilisés des lycées Léonard de Vinci, Pierre de Coubertin et Sophie Berthelot, je suis un peu déçu d’une participation qui reste faible dans une ville de plus de soixante-dix mille habitants touchée par un taux de chômage largement supérieur à la moyenne nationale. Le cortège s’ébranle alors, en musique, lycéens devant suivis par les syndicats parmi lesquels d’autres citoyens, retraités ou chômeurs, grévistes de la santé et de l’Éducation Nationale, se glissent, s’immiscent, se mélangent. Nous sommes également nombreux, participants réguliers de #NuitDeboutCalais à nous être déplacés, évidemment, et quelques-uns d’entre-nous tractent pour inviter les manifestants à rester place d’Armes à l’arrivée, à garder la place publique afin d’engager un grand débat citoyen.

Nous remontons la boulevard Lafayette en une grosse demi-heure, entraînés pas des jeunes énergiques qui poussent derrière le camion de la sono, étendant le cortège, occupant chaussée et trottoirs, suivis, comme à l’accoutumée, par un véhicule de la police nationale. La manifestation arrive bientôt devant le Grand Théâtre et, tandis que les lycéens envahissent le parvis et les marches, se hissent au-dessus des portes et donnent du cœur et de la voix, le cortège des syndicats tourne autour de l’édifice dans le sens inverse à la circulation, et les citoyens échangent entre eux, le temps d’une pause joyeuse et revendicatrice, leurs espoirs, partagent leur détermination avant de repartir. Mon fils aîné vit là sa première manifestation et nous sommes rejoints par sa mère et sa petite sœur dans la poussette. Ma petite fille marche avec nous, au cœur de la foule, en remontant le boulevard Jacquard. Les lycéens poussent devant et de nouveau le cortège s’étire à travers la ville, passe devant la mairie, la gare, et bientôt nous entrons dans Calais nord. Il est 11h30 passé quand nous débouchons de la rue Royale sur la place d’Armes, avec presque une heure d’avance sur ce que nous avions prévu. L’esplanade se remplit timidement tandis qu’une grande partie des manifestants reste un moment auprès de la Tour du Guet. Quand le camion s’installe de l’autre côté de la place, nous le rejoignons enfin, et plus de quatre cents citoyens de tous âges et d’horizons divers, rassemblés par l’urgence d’une situation commune et le désespoir de conditions personnelles, envahissent la place, peuplent l’espace public, se dressent, debout. Concernés. Inquiets mais volontaires.

 

Comme chaque jour, la place d’Armes est coupée en deux par une dizaine de barrières mobiles délimitant l’espace de la promenade et du rassemblement d’un côté, du parking sauvage de l’autre. Plusieurs agents de la police nationale nous attendent là, nous observent, postés de l’autre côté des barrières. Certains, en retrait près d’un camion, sont casqués. Dans un premier temps, tout se passe relativement bien. De nombreux regards se croisent certainement, mais dans l’ensemble, les citoyens rassemblés là écoutent les discours des responsables syndicaux locaux tandis que je coupe rapidement dans mon texte

(https://billetsdhumeurmmb.wordpress.com/2016/01/05/de-vieux-reves-pour-la-nouvelle-revolution/)

les longueurs d’un écrit pour n’y garder que l’essentiel du message de révolte et d’espoir à transmettre. Je suis déjà conscient que de nombreux militants vont nous quitter rapidement afin de rejoindre les bus à destination de Lille et de la grande manifestation régionale, je ne suis pas conscient des provocations lycéennes à coups de jets d’œufs, et je prends le microphone pour m’adresser à une foule d’inconnus avec l’espoir d’en faire nos concitoyens, de les inciter à nous rejoindre. C’est malheureusement ce moment précis que la police choisit pour intervenir, percer la ligne des quelques lycéens qui cherchent à exprimer leur colère et leur volonté, y saisir un mineur et l’en extraire. La provocation, violente et sans hésitation, fonctionne et déclenche le mouvement de foule attendu dans leur direction. M’interrompant, coupant notre tentative de communication et ne me laissant le micro que pour demander fermement la libération immédiate de notre jeune camarade. Coupant ma tentative de partager ces espoirs, ces rêves, ces vœux du début d’année, d’un éveil alternatif, d’une voix qui montre la voie du changement, réalisés aujourd’hui à #NuitDebout.

Une dizaine de minutes plus tard, peut-être vingt, je ne me rends pas compte, je peux reprendre la parole devant un parterre maintenant éparpillé, nettement moins dense que l’instant d’avant, et dont j’ai bien du mal à capter l’attention. Manœuvre de diversion réussie de la part de la police nationale, je ne peux que constater l’efficacité de leurs méthodes. Nous occupons la place un long moment cependant : les militants municipaux de SUD offrent leurs temps pour préparer près de trois cents sandwiches pour tout le monde tandis que L. se fait aider pour installer l’immense marmite de soupe qu’il a préparée sur un imposant réchaud portable, et commencer de la distribuer. Un régal épicé et explosif de saveurs lointaines, excellente soupe ! Nous échangeons de manière informelle les uns avec les autres, mélangeant les groupes, allant de l’un à l’autre pour explorer ce qui nous lie là tous autant que nous sommes, citoyens engagés, acteurs associatifs, lycéens inquiets de mornes promesses d’avenir, retraités soucieux d’apercevoir la lueur d’un autre monde, travailleurs en colère contre un système qu’ils passent leur temps à rejeter dans les urnes sans jamais être entendus ni même écoutés. Nous sommes encore plus d’une centaine mais la place se vide doucement sous la surveillance ostentatoire des forces de l’ordre étatique continuant de tenter de contenir sous pression les élans fougueux d’une jeunesse qu’ils ont su exciter. Mes enfants et leur mère me laissent, appelés à d’autres obligations, avec mes compagnons citoyens.

Un camarade a filmé la matinée :

(https://www.facebook.com/michel.obert.12/posts/1711304395812462?pnref=story)

 

Quand, après une petite heure, les restes de la manifestation s’éparpillent, ils sont une cinquantaine de lycéens unis à se mettre en marche pour arpenter la ville. Réclamer la libération de leur copain arrêté ? Envahir la mairie pour se faire entendre ? Nous laissant là, les derniers syndiqués volontaires pour nous nourrir en train de ranger leurs matériels, les derniers citoyens inquiets, participants de #NuitDeboutCalais ou non, responsables et conscients, et si certains se sont spontanément joints à la meute des jeunes partis à l’assaut des rues de la ville, nous préférons discuter rapidement afin de nous assurer que la bonne décision à prendre le soit de manière groupée, que chacun soit certain d’être partant pour ce que nous décidons ou non d’entreprendre aussi spontanément que possible. Nous nous consultons. Nous évoquons le danger vers lequel se jettent rageusement les jeunes et prenons la discussion collégiale de les accompagner, de les rejoindre afin de tenter de les encadrer, certains des rencontres policières qu’ils ne manqueront pas de faire et soucieux de savoir alors s’interposer intelligemment, d’éviter à la fois les débordements inutiles et les violences physiques potentielles, forte probabilité dans le climat national actuel. Soucieux de préserver autant que possible l’intégrité physique de ces jeunes citoyens pleins d’une magnifique énergie.

Nous partons donc, à cinq dans une voiture, d’autres à vélo, d’autres à pied, et les retrouvons à l’angle du boulevard Jacquard et de la place de l’Hôtel de Ville tandis qu’après s’être fait interdire l’accès de la mairie, ils décident de se diriger vers le centre commercial Cœur de Vie. Ils ne s’y arrêtent pas, préférant s’asseoir spontanément sur le passage piéton où le boulevard Lafayette débouche sur le carrefour des quatre boulevards, devant la boulangerie industrielle franchisée. L’ambiance est bon enfant, ils ont envie de se montrer, de se faire entendre toujours, d’être visibles, d’afficher fermement leur désaccord quant à l’avenir qu’on se propose de leur préparer sans même les consulter. Cependant, les policiers n’attendent pas pour venir les relever et je filme spontanément la scène, ostensiblement.

(lien vers la vidéo)

Séparés, deux groupes se forment sur les trottoirs de part et d’autre de la chaussée et bientôt les lycéens jouent à traverser sauvagement, en bande de trois ou quatre, en groupes de dix ou deux par deux, aléatoirement. De manière chaotique et imprévisible. J’assiste à la scène aux premières loges, accoudé sur ces barrières permanentes de sécurisation des trottoirs près du feu de circulation. Le jeu dure et lasse les agents de police qui remontent dans leurs véhicules sous de nouveaux jets d’œufs. Alors de nouveau les lycéens envahissent la chaussée. Debout cette fois, ils forment deux barrières pour filtrer la circulation, ne laissant passer que les chauffeurs assez compréhensifs pour faire résonner quelques coups sonores de klaxons. Font exploser des pétards par moments. Bloquent un bus de l’agglomération dont la conductrice refuse d’obtempérer, de se prêter au jeu avec le sourire quand la plupart des automobilistes mis à contribution s’illuminent de compassion pour le jeu enfantin de jeunes pleins d’énergie, joyeux. La police revient bientôt, sirènes retentissantes depuis le haut du boulevard Jacquard, continue de les observer en les laissant faire un moment encore. Spectateurs adultes, nous assistons au jeu et gratifions d’applaudissements autant ces coups de klaxons que ces sourires spontanés derrière les parebrises des voitures. Dix minutes peut-être, un quart d’heure avant que la police intervienne de nouveau. Je n’ai plus de mémoire disponible dans le smartphone pour filmer quoi que ce soit et quatre agents arrivent sur nous de manière très agressive :

« Vous dégagez maintenant ! », matraque télescopique brandie face à nous, devant moi tandis que je sens le mouvement de recul autour de moi et dans mon dos en tentant fermement de ne pas reculer, certain de notre bon droit à nous trouver là, certain de mon droit de citoyen à rester debout sur le trottoir du boulevard aussi longtemps qu’il me plaira, bien à l’abri des éventuels dangers de la circulation derrière ces barrières urbaines qui protègent nos trottoirs. Je réponds donc, sûr de moi, et cela évidemment ne leur plaît guère. Deux d’entre-eux tentent de me faire reculer, menaçants, de me faire obtempérer sous l’invective et tandis que mes concitoyens m’entourent, les quatre agents se font plus menaçants encore, rapprochant leur masse gonflée de fierté et de cette impunité dont ils se sentent bénis par ce droit à exercer l’intimidation et la violence, à provoquer la peur en levant de nouveau la matraque à mon intention.

Quand un cinquième agent se présente derrière eux comme monsieur le commissaire, les quatre chiens de l’autorité se calment soudain, se taisent, et le laissent me rejoindre, corps à corps frontal, sourire détendu et amical, regard bienveillant derrière de fines lunettes. Nous engageons alors une longue discussion, parfois tendue mais avec le sourire, et par moments même dans l’écoute mutuelle, bien qu’il est évident qu’il ne prête pas toujours attention au bruit qui sort de ma bouche et que nous nous coupons la parole à de multiples reprises. Il joue le jeu du « Je ne vous touche pas, vous ne me touchez pas », certainement pleinement conscient de la promiscuité inévitable de sa présence dans mon espace d’expression. Le dialogue se crée cependant. Il m’explique sa complaisance à laisser les jeunes s’amuser un moment bloquer la circulation mais qu’évidemment cela ne saurait durer tout l’après-midi, qu’il est aussi question de leur sécurité. Je lui réponds que j’en suis conscient, que si nous sommes autant d’adultes à les accompagner c’est justement dans ce but. Afin d’éviter justement d’éventuels débordements. D’éviter de potentielles violences. Lui assure que ce ne sont pas quelques œufs lancés sur ses hommes qui portent atteinte à la sécurité de qui que ce soit. Il est alors question de respect et je saisis l’occasion, je suis calme, il le reste tout autant même quand il relève de nouveau que je l’effleure, je ne peux m’en empêcher tant il est prêt de moi, collé à moi, et que les mains gesticulent avec le discours, toujours : je lui concède qu’effectivement, comme nous le faisons actuellement, il est possible d’échanger, avec raison et dans le respect, avec le sourire même et une relative sympathie, nos idées, nos différents points de vue sur la situation. De nous informer des tenants et des aboutissants, des causes et des conséquences. J’ajoute qu’il est fort dommageable, pour tout le monde, que ses agents n’agissent avec le même sourire et le même calme. Ne sachent ouvrir le dialogue. Ne suivent pas son exemple et usent de la violence et de la menace, de l’agression verbale frontale, directe et sans préambule plutôt que de diplomatie. Plutôt que de respect. Qu’ils ne peuvent attendre aucun respect de ceux qu’ils agressent ainsi sous un uniforme qu’ils lient à une inconsciente impunité.

Tandis que nous discutons tous deux, monsieur le commissaire et moi, les lycéens se sont de nouveau regroupés et mis en marche vers la place Crèvecœur, aussitôt suivis des véhicules de l’autorité. Nous nous quittons bientôt, monsieur le gentil policier compréhensif et moi-même, sans avoir trouvé de point d’entente sinon celui de la sécurité des jeunes, évidemment sans nous être convaincu l’un l’autre du bien-fondé de notre action.

Je pars alors rejoindre les lycéens, accompagné des deux ou trois camarades restés près de moi pour ne pas me laisser seul face aux forces de l’ordre. Quand nous arrivons place Crèvecœur, les jeunes éparpillés sur les trottoirs devant la bourse du travail, débordent un peu sur la chaussée pavée et affrontent alors la sommation d’un agent : ils ont cinq minutes pour évacuer à moins de vouloir s’exposer à une charge et à de possible jets de gaz lacrymogène. Je demande alors fermement à tous de rejoindre les trottoirs dont ils ne pourront nous déloger. Le temps s’égrène doucement, les agents gardent la tension, les yeux posés sur les lycéens, visages hostiles et, pour certains, têtes de cons. Les lycéens font le décompte, difficilement, de la dernière minute de l’ultimatum et la clameur résonne sur la place calme quand, les cinq minutes écoulées, les agents n’ont non seulement pas chargé, mais sont finalement repartis avec le gros des véhicules, banalisés ou non, disséminés sur le parking de la place. Seuls quatre ou cinq policiers restent là et la jeune troupe décide donc de repartir à son tour par la rue du Jardin des Plantes en direction de la mairie. Le maigre cortège, épars, s’étend de nouveau, les jeunes toujours boosté à la jouvence de leur âge devant, moi derrière, avec les plus calmes, avec un possible recul. Nous les rattrapons bientôt, dans le petit parc passage entre les voies ferrées, un endroit qui satisfait monsieur le commissaire, me certifie-t-il alors que je le recroise là tandis qu’un agent me tient aimablement la barrière ouverte pour rejoindre le groupe arrêté. Mais la pause est de courte durée, les lycéens sont infatigables, à peine ai-je eu le temps de souffler que les voilà repartis. Le long du canal, direction le bas de la rue Royale.

L. offre des bières. Aux adultes seulement évidemment.

J’accepte avec plaisir une canette fraîche pour étancher la soif de cette longue marche. Nous avançons tranquillement et joyeusement cinq petites minutes avant de recevoir la nouvelle du contrôle de L., en voiture après le franchissement, exceptionnellement autorisé par le Code de la Route quand un véhicule arrêté bloque la circulation comme c’était ici le cas, d’une ligne blanche. Elle écopera d’une amende alors que les forces de police se déploient de nouveau quand nous la rejoignons devant la piscine Ranson. Je retrouve de nouveau mon nouvel ami monsieur le commissaire, toujours sourire et compréhension de façade, pour une nouvelle discussion. Il souhaite encore nous voir nous disperser, j’oppose notre droit inaliénable à nous promener, il avance encore la question de la sécurité des jeunes, dont plusieurs sont mineurs, de laquelle il tient à s’assurer, et pour laquelle, je le lui assure, nous œuvrons ici de manière responsable. Monsieur le commissaire me parle mais refuse d’adresser la parole à L. et L., l’une pour des raisons personnelles que je peux comprendre quand il les évoque, l’autre parce qu’il a refusé, dernièrement, de lui serrer la main ; dans les deux cas, je lui rétorque que sa fonction de commissaire ne saurait le lui permettre, qu’il se doit de savoir communiquer avec qui que ce soit quels que soient les soupçons ou les rancœurs qu’il puisse entretenir. Qu’ils sont tous deux citoyens comme tous les autres, et que les combats qu’ils ont pu mener, au cours desquels ils ont pu l’affronter, n’ont rien à faire avec la situation qui nous préoccupe aujourd’hui, avec cette manifestation déterminée de la volonté du peuple à refuser une loi abjecte. Je lui explique également que nous étions en chemin pour nous regrouper sur la place d’Armes quand nous avons reçu l’appel de notre camarade contrôlée au volant et que nous sommes alors spontanément, évidemment solidaires, venus porter notre soutien, refusant de la laisser seule dans le contexte exceptionnel de cette journée.

Je retourne faire le point avec mes compagnons de promenade. Une bonne partie des lycéens désire se rendre devant le commissariat pour réclamer la libération de leur compagnon mineur arrêté plus tôt dans l’après-midi. Puisque monsieur le commissaire est sur place, je cours me renseigner auprès de lui quant à cet événement, tenter d’obtenir des informations. Il me confie que le jeune mineur n’a pas subi de garde à vue mais qu’après un rappel à l’ordre informel quant à la condamnation de son acte, les autorités se sont contentées de contacter ses parents et qu’il les attend actuellement pour sortir du commissariat. Il ajoute une ferme promesse de gazage si nous nous rendons devant trois endroits en particulier : la mairie, la sous-préfecture et le commissariat. Ça me semble un peu gros je lui réponds, nous finirons très probablement, un jour ou l’autre, nous citoyens de #NuitDeboutCalais, devant la mairie. Que fera-t-il alors ? D’où tient-il ces ordres ? Valls ? Caseneuve ? Non, le sous-préfet lui aurait donné carte blanche quant à la gestion des troubles de l’ordre républicain. Hallucinant ! Je me fais alors le relai de ses dires auprès des lycéens et leur expose son accord pour nous réunir place d’Armes. Je leur certifie que je ne peux m’opposer à leur élan, qu’ils sont libres citoyens. Libres d’aller se poster devant le commissariat mais vain puisque leur camarade sera peut-être déjà ressorti quand nous arriverons. Je leur propose encore de se joindre à nous, participants réguliers de #NuitDebout, pour tenir une assemblée informelle place d’Armes, profiter de cette journée ensoleillée de contestation pour découvrir ce que nous faisons, leur présenter ce que nous pouvons de nos rassemblements citoyens et échanger avec eux.

 

Nous remontons sous le ciel bleu les rues de Calais nord pour retrouver notre esplanade habituelle et tenter l’expérience du dialogue pédagogue, de l’éveil des consciences à l’immensité mécanique impitoyable du monde dans lequel ils vont devoir vivre. Nous tentons là d’abord de leur résumer notre expérience, nos réflexions, et très vite nous ouvrons sur le sujet de la revendication principale du jour : le retrait immédiat du projet de loi El Khomri. Je tente de leur expliquer le renversement du Code du Travail à l’œuvre dans cette proposition, insistant sur l’histoire exceptionnelle des luttes qui ont acquis ces droits que le gouvernement y abroge. Curieux de leurs visions, nous leur proposons la parole mais n’obtenons aucun soulèvement de foule. Ils sont une quarantaine toujours, nous sommes une dizaine, douze. Je tente alors un court cours sur le mensonge de la démocratie représentative, encore un peu d’histoire de la Révolution Française, leur rappelle ce qu’on leur apprend, y ajoute ce qu’on ne leur dit pas, l’ineptie démocratique confisquée par une oligarchie qui a d’emblée su mettre en place les verrous de sûreté pour asseoir confortablement et durablement son pouvoir, ses privilèges. L. intervient, look red skin à l’anglaise, porté par la compréhension profonde de ce que je tente d’expliquer et l’envie de le partager avec ses mots auprès de ses camarades, l’envie de lier cette histoire à l’aliénante mainmise internationale d’un système libéral esclavagiste. Il exprime cette conscience insupportable de constater l’esclavage des travailleurs les plus faibles marqué dans l’ADN même du libéralisme et des désastres alors inhérents à la surexploitation irréfléchie des ressources naturelles de nos habitats.

L., après les tensions de l’après-midi face aux forces de police, demande leur avis aux lycéens quant à la restriction insidieuse des libertés individuelles aujourd’hui, leur demande simplement leur définition de ces libertés. Les réponses ne se bousculent pas, se font discrètes, timides, d’une voix mal-assurée. J’avance comme piste un principe de mon éducation, conscient que je n’ai pas toujours su l’appliquer : ne fais pas à autrui ce que tu ne souhaites pas qu’autrui te fasse. Nous enfonçons des portes ouvertes, jouons de la contradiction, tentons les nuances. Peu d’entre-eux s’investissent dans le débat, peu s’y incluent volontairement mais la plupart semble écouter avec attention, semble vouloir comprendre le monde qui les entoure.

Ils sont jeunes cependant. Pas nécessairement conscients des multiples imbrications de la politique dans leur vie quotidienne. Certains tentent la dérision, l’imbécile discrédit du débat par le vide du rire débile : « Pourquoi ne pas parler de légalisation du cannabis ? » L. et moi rebondissons aussitôt : il n’y a pas de quoi rire, c’est un vrai débat. Nous citons d’abord l’exemple extraordinaire du Colorado et des rentrées inattendues et excédentaires de devises du trésor public. Nous expliquons la situation européenne, décrivons cette ceinture verte de la dépénalisation tout autour de notre pays, dont la population de consommateurs réguliers oscille entre cinq et huit pour cent, insistons sur l’exemple des Pays-Bas où la légalisation de longue date permet de voir la population batave ne pas excéder les trois pour cent de consommateurs et d’appliquer une politique de prévention effective et efficace, au contraire de notre doux pays de l’interdiction et de la répression : dix pour cent de fumeurs réguliers déclarés, avec un accord des instituts de sondages pour estimer cette population entre quinze et dix-huit pour cent, aucune prévention, aucune information, et cette réalité française, humaine, c’est bien parce que c’est interdit que l’on s’y intéresse, qu’on le tente. Enfin j’insiste sur les plaintes locales autour de la désertion économique du centre-ville et laisse à nos jeunes concitoyens le loisir d’imaginer combien deux ou trois coffee-shops installés sur la place d’Armes ramèneraient de touristes britanniques et belges, heureux de pouvoir trouver près de chez eux, une herbe de qualité en toute sécurité. Combien soudain ce retour de fréquentation aiderait à la renaissance de commerces abandonnés autant par les habitants et les trop rares touristes que par des politiciens locaux inutiles tant qu’ils ne s’occupent que de leur réélection.

R., croisé le lendemain matin devant un café, reviendra sur ma prestation canette en main devant ce parterre de lycéens impressionnables. Je ne peux que convenir avec lui de l’image faussée, du détail qui cache le discours, le décrédibilise à l’oreille de ceux qui choisissent de ne pas écouter l’homme qui boit, ne serait-ce qu’une gorgée de bière. Cela devient d’autant plus vrai quand je réalise à quel point mon vocabulaire trop précis, alambiqué, ce choix d’être plus que pointu, pointilleux sur le choix des mots, m’éloigne également de cet auditoire.

 

Le soleil descend doucement tandis que l’après-midi se prolonge et que les lycéens nous quittent par petits groupes après près de deux heures d’échanges. Sur une quarantaine d’auditeurs, j’estime alors à trois ou quatre le nombre potentiel de ceux qui reviendront bientôt grossir nos rangs de citoyens conscients et volontaires. Malgré l’intensité, l’imprévisibilité de cette journée, au-delà des moments de tensions et des points de dépression à gérer, et sans non plus clamer haut et fort une victoire illusoire, c’est, selon moi, un nouveau succès pour nous, citoyens de #NuitDeboutCalais.

Un à un, calaisien après l’autre, convaincre, éveiller, conscientiser.

Nous sommes une douzaine de participants toujours présents un peu avant 19h mais le poids de la journée, l’investissement, l’énergie dépensée sous un soleil éclatant, nous laissent fatigués et plus portés à la détente qu’au renouveau de débats que nous entretenons depuis le matin.

C’est l’heure du repos et de l’apéritif entre amis, discussions joyeuses et personnelles, canettes de bière partagée, éclats de rire et rencontres, comme un samedi soir à Calais nord !

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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