#NUITDEBOUTCALAIS #57MARS

Arrivé avec mon fils aîné, toujours intéressé par nos discussions où, comme il le dit lui-même, il se sent citoyen, nous rejoignons, vers 19h10, les quelques participants déjà présents, et nous attendons alors une vingtaine de minutes, que nous soyons une dizaine, une quinzaine, pour commencer.

Conscient du manque d’entrain et d’animation des deux derniers jours, j’ai préparé un ordre du jour que je me propose de lire à voix haute pour le faire approuver, ou infirmer, et laisser le choix à ceux qui le souhaitent d’ajouter d’autres points. Il nous faut faire le choix des tracts à distribuer en cette fin de semaine, confirmer les prises de parole de jeudi, travailler sur un manifeste d’orientations, de présentation du mouvement, avec le rappel essentiel de la convergence des luttes qui caractérise #NuitDebout, évoquer les prises de paroles du 1er mai. Je propose également que nous prenions le temps d’un pause d’échanges moins formelle durant laquelle, si P. revient avec son matériel, certains pourront se prêter au jeu de l’interview sonore, d’autres éventuellement accepter que je leur tire le portrait, interview et photographie. Et je propose qu’ensuite nous terminions par deux tours de cercle pour répondre individuellement, chacun notre tour, à deux questions : quelles sont nos attentes quant au mouvement et quelle implication chacun envisage-t-il ? L’ordre n’est pas imposé, mais dans l’ensemble, cela semble convenir. Spontanément cependant, J. propose de relayer la demande de matériel de l’Auberge des Migrants (http://www.laubergedesmigrants.fr/), et d’organiser, conjointement à l’assemblée de samedi, une collecte citoyenne.

Soudain le débat est lancé.

Pour certains, cette solidarité est la condition non négociable de leur participation à #NuitDeboutCalais. Pour d’autres, à l’inverse, il faut éviter à tout prix de lier le mouvement à la question migratoire. Et pour les nombreux autres, ce n’est pas aussi simple.

Selon moi, ces vetos sont insensés : tout est lié.

La convergence des luttes est le principe même du mouvement #NuitDebout, c’est réellement ainsi que je le ressens, c’est aussi là que naît notre force. Cette convergence des luttes appelle tous ceux qui s’engagent sur un ou deux aspects de la vie politique locale à mettre leurs efforts en commun, à dépasser les cadres de leurs engagements sectorisés pour comprendre la globalité du monde qui les inclut, les conditionne. L’un des combats de #NuitDebout, sinon le combat principal, est l’émergence d’une société alternative au système libéral actuel, au capitalisme qui détruit le monde. C’est bien le capitalisme international qui profite des guerres et des disparités économiques des différentes zones de la planète. C’est parce que nous vivons dans ce système, consommons à outrance des besoins superflus, que nous le laissons croître et prospérer, que les conflits s’étendent, que les famines perdurent. Que des populations sont opprimées, torturées, affamées, massacrées. Que les survivants fuient la faim autant que les champs de ruine vers un Occident qui, depuis des siècles, se présente à eux comme un eldorado, terre de richesses, de tolérance et de sagesse. Terre des droits de l’homme et des lumières.

Quel mensonge insupportable !

Ce combat contre le libéralisme nécessite une conscience totale, globale, des implications innombrables dans les désastres à l’œuvre à la surface du globe : saccage inconsidéré d’écosystèmes entiers pour en extraire les ressources naturelles, pillage incessant des richesses de pays dits pauvres, plus riches que nous ne le sommes pourtant, au nom d’une dette qui n’a pas lieu d’être, massacres de populations, exploitation, famines, catastrophes climatiques.

Tout est lié.

Le mouvement #NuitDebout ne peut ignorer cette problématique.

Ici, à Calais, de nombreuses associations œuvrent pour l’hospitalité, simplement. Un engagement souvent plus logistique qu’activiste. Ne pouvons-nous simplement leur exprimer notre soutien ? Ici, à Calais plus qu’ailleurs, nous vivons les désastres humains de cette mondialisation des conflits et des mensonges. Depuis la fermeture du camp de Sangatte, les politiques municipales et nationales n’ont cessé de démontrer l’immense étendue de leurs inaptitudes, créant une situation sociale explosive, tendue, en jouant la division des uns contre les autres. Des calaisiens contre les kosovars, les exilés, les étrangers, les migrants, les réfugiés. Concours d’amalgames autour de l’insécurité, entretien méticuleux de la peur de l’autre. Ce sont des hommes et des femmes comme nous, de trop nombreux enfants dans la boue aujourd’hui, suspendus à l’angoisse d’une énième expulsion. Pour aller où ? Ne pouvons-nous pas, ne devons-nous pas nous indigner ? Nous insurger ? Tant d’argent inutilement dépensé depuis plus de dix ans, notre argent. Que n’aurions-nous construit de dignes lieux d’accueil, de passage et de vie ! Que de ponts nous avons ignoré. Tant de richesses dont les manœuvres politiciennes, diviser toujours pour mieux régner, nous ont privées. Ici à Calais plus qu’ailleurs, nous, citoyens de #NuitDebout, ne pouvons pas, ne devons pas ignorer la situation ni éluder la question. La reconstruction d’un vivre-ensemble ici passe par nos visiteurs du bout du monde.

L., impliquée de longue date auprès des migrants, tente de nous avertir cependant des dangers de cette affirmation en partageant son expérience, et notamment le dénigrement médiatique insupportable, à base d’amalgames déployés par les autorités pour qualifier les personnes solidaires, conscientes et soucieuses d’alerter leurs concitoyens, de dangereux activistes, de révolutionnaires inconscients, et qui s’accompagne souvent de harcèlement policier, de convocations impromptues et de gardes à vue. L’angle d’attaque pour faucher net notre élan serait alors offert sur un plateau à la municipalité.

Tout le monde comprend ça.

Plus ou moins facilement.

Tout le monde ne l’accepte pas.

À nous de savoir communiquer, de savoir inclure ce combat dans un tout, dans un ensemble. La collecte, malgré la liste précise de l’Auberge des Migrants, peut s’étendre au bénéfice d’autres désœuvrés. Citoyens nous sommes, et conscients des remarques de certains concitoyens sur l’exclusivité des aides, d’après eux, réservées aux migrants, à nous de savoir mener plusieurs combats semblables dans le même temps : les sdf de Calais souffrent également du froid et de la faim, nous pouvons collecter pour eux également. La solidarité doit pouvoir s’exercer sans compartimenter mais en rassemblant. Nous pouvons nous assurer d’offrir au plus grand nombre de nécessiteux ce que nous récupérerons, de la partager au plus large spectre de la misère locale, à l’ensemble des différents et nombreux dégâts sociaux du capital.

À nous de savoir mener de front différentes luttes, de pouvoir à tout moment dialoguer de sujets variés mais liés, proches des diverses et nombreuses préoccupations locales dont, effectivement, la question des migrants n’est qu’une infime partie. D’où la nécessité de comités, ou d’ateliers ou de commissions, quel que soit le nom que nous souhaiterons leur donner : des groupes de travail sur trois, quatre, cinq sujets pour commencer, aussi différents, apparemment éloignés que possible, et pourtant indéniablement liés quelque part.

Les tensions restent fortes, le sujet est assurément sensible.

Assez sensible pour que nous affrontions plusieurs menaces de quitter le groupe dans un sens ou dans l’autre. Avec, pour le moment, assez de tolérance pour accepter une collecte de vêtements et de matériel au profit des plus démunis, de toutes les victimes de l’austérité. Quels qu’ils soient. D’où qu’ils viennent. Ces vêtements peuvent être offerts aux sdf de nos rues autant qu’à nos frères et sœurs du bout du monde ; de la nourriture pourrait être redistribuée aux épiceries solidaires de la ville, aux Restos du Cœur, autant que pour ces enfants du chemin des dunes ; le matériel peut être déposé à Emmaüs autant que bénéficier à l’édification de ce quartier plein de promesses que certains dénomment péjorativement sous le nom de jungle.

Au-delà de cette éventuelle collecte globale, #NuitDeboutCalais porte aussi d’autres projets sans lien avec la question migratoire. Des potagers scolaires, un réseau de producteurs biologiques ou alternatifs locaux dans le cadre d’un partenariat pour des cantines scolaires saines et pédagogues. Un revenu minimum local, autant que le combat du revenu minimum national, d’une centaine d’euros pourquoi pas, afin d’arrondir les fins de mois difficiles d’une grande partie de nos concitoyens. Pourquoi pas en monnaie locale pour profiter de l’occasion alors de redynamiser le centre-ville, d’inciter les habitants à vivre leurs commerces de proximité et retisser le lien social essentiel au vivre-ensemble, à l’ouverture. Tenter de contrôler d’abord, de stopper surtout le carriérisme politicien qui incite à la corruption et déconnecte les élus, accrochés à leurs privilèges, de leurs administrés, reprise en main de la démocratie locale.

Les moyens de ne pas restreindre notre action, nos actions, à la seule question des migrants sont vastes. Je le répète : à nous de savoir mener tous ces combats de front !

 

L’arrivée d’un journaliste de La Voix du Nord nous interrompt. Afin de lui répondre tout en poursuivant le débat, je propose que quatre ou cinq d’entre-nous se détachent du cercle mais JM intervient pour nous inviter plutôt à l’inclure afin que nous puissions tous nous exprimer. Une bien meilleure idée, je suis bien obligé d’en convenir, à laquelle je n’avais pas moi-même pensée. Merci JM ! Le débat débute rapidement sur une présentation de qui nous sommes.

Malheureusement le moment est très vite gâché par les provocations de deux trouble-fêtes à la dégaine fière et bombée d’identitaires agressifs. L’un deux nous photographie à l’aide de son téléphone et l’une d’entre-nous ne peut contenir l’intense bouillonnement de révolte qui s’empare d’elle, ne peut s’empêcher d’intervenir. Je la suis, nous la suivons et nous sommes un groupe face à eux pour tenter de calmer les choses même si je dois avouer que je balance entre la retenue et l’explosion. L’un des deux individus masque son visage à l’aide de son écharpe noire remontée jusque sous les yeux et, tandis que son compagnon provoque, sourire satisfait aux lèvres, notre camarade. L. l’invective, véhémente, expliquant l’irrespect de nous photographier sans notre consentement, arguant que nombre d’entre-nous refusent de l’être justement. Le photographe, torse gonflé de satisfaction, rétorque que nous nous rassemblons publiquement, que nous manifestons lors que c’est interdit par la municipalité. Pas la peine de discuter, nous leur donnons ce qu’ils cherchent. Heureusement, la présence du groupe de citoyens de #NuitDeboutCalais calme les nerfs et appelle à l’apaisement. Mais quand le type masqué ose murmurer sa provocation : « pourquoi on ne pourrait pas vous prendre en photo ? vous avez quelque chose à cacher ? », je ne peux que m’offusquer, visage découvert face à l’anonyme qui se cache, hors-la-loi plus sûrement que nous le sommes. Le ton monte encore mais le groupe nous éloignent et quand les deux provocateurs identitaires font mine de nous suivre, le journaliste présent sort son appareil photo et prend quelques clichés à son tour, les faisant subitement fuir. Démontrant par là leur conscience d’un comportement irrespectueux ? Ne fais pas à autrui ce que tu ne souhaites pas subir. L’intolérance et le désir de violence dans leur misérable splendeur. Pas de violence cependant, ni verbale ni physique, si ce n’est la menace de coup, poing soudain levé du cagoulé quand j’ai tenté d’abaisser son masque. Dix minutes, probablement moins, je ne me rends pas compte. Ils reviendront à la charge, nouvelles photographies, plus lointaines, mais nous n’y prêterons plus attention.

Le calme revenu nous reprenons où nous en étions, heureux d’accueillir la presse locale. L’expérience de l’interview collective reprend. Le débat est riche, vivant, passionné. Les questions portent sur ce que nous faisons, sur l’avis que nous portons autour de telle ou telle question locale ou nationale. Quand l’un expose son point de vue, un autre l’affine, un autre encore le nuance d’un nouvel angle, lui oppose une vision différente. Les contradictions et paradoxes avec lesquels nous jonglons chaque soir, les partages d’expérience, les tentatives de convaincre et celles d’établir un compromis. Tout est là de ce que nous faisons quotidiennement à #NuitDeboutCalais. Je ne peux que me réjouir de cet exemple que nous montrons, espérant que le compte-rendu de notre interlocuteur en fera sera à l’image positive de ce que je pense n’avoir pas été le seul à ressentir. Je ne peux que me réjouir également que ceux qui n’auraient pas nécessairement été à l’aise en tête à tête avec un journaliste n’ont pas hésité à prendre la parole, avec plaisir et volubilité. Une très belle expérience pour un riche moment collectif.

Avant de nous quitter, le journaliste nous demande quelques prénoms. Si je lâche le mien sans problème, nombreux répondent Camille. Les automatismes naissent, c’est plaisant. Il nous faut lui expliquer l’utilisation de ce prénom mixte dans le but de préserver l’anonymat de ceux qui le désirent, et son apparition dans les zad du pays.

 

Lorsqu’il nous quitte, je tente de revenir sur les points du jour.

Lecture et correction des tracts. Demandes de simplification de certains passages, ajouts d’informations utiles.

Lecture du projet de manifeste. Quelques participants nous ont malheureusement déjà quittés. Approbation générale de ceux qui restent mais, là où je trouve ça un peu long après lecture, je reçois une demande générale de l’ajout d’un paragraphe plus prononcé sur les rouages d’une mondialisation exportatrice de guerre et de misère, érigée sur le pillage, aux conséquences catastrophiques aussi bien naturelles qu’humaines, dont les inévitables déplacements de population qu’elle provoque. Que notre modèle de consommation produit et entretient. Tout est lié, c’est bien ce que je tente d’expliquer à travers ce manifeste et je m’engage à produire ce paragraphe supplémentaire avec plaisir.

Le froid nous gagne, le débat se défait.

JM propose encore de trouver une salle pour accueillir dans le confort de l’assise des assemblées locales alternatives de citoyens pour inviter les habitants de Calais à venir s’exprimer sur des décisions alternatives à la vie locale établie par la municipalité et que nous pourrions alors régulièrement faire parvenir à nos élus municipaux, départementaux et régionaux, dont nous pourrions informer la population à coups de tracts et de parutions dans la presse locale. Une excellente idée encore une fois, qui, d’après moi, rejoint le travail des comités d’actions et de travail à mettre en place.

Nous reparlons encore de la cuisine de samedi. Recevons la réponse positive d’un impressionnant guitariste local pour la soirée, pas disponible avant 22h, nous nous interrogeons sur le temps prévu, l’éventuelle solution de repli en cas d’averse.

M. rappelle un principe espagnol développé par les Indignados lors des manifestations : le groupe d’affinité, groupe de trois ou quatre individus veillant les uns sur les autres tout au long du cortège afin de savoir réagir rapidement en cas d’agression policière. Un point à mettre à l’ordre du jour de ce mercredi soir, veille de manifestation, cette consigne est un réel outil de sécurité solidaire.

 

Tous les points que je souhaitais aborder ne l’ont pas été mais la soirée a eu son lot de surprises, et de richesses dans l’échange. Quelques-uns nous quittent, d’autres partent boire un verre. Je pars, à mon tour, me faire un petit film avant de me mettre au lit coucher ces notes.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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One Comment

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  1. le sujet de la et des frontières, ici à Calais , est toujours compliqué à aborder.
    Mais incontournable.

    convergence des luttes?
    Celle de la liberté de circulation, et d’installation, l’arrêt des expulsions et la fermeture des centres de rétention, n’est pas une lutte mineure dans celle contre le système capitalisme d’exploitation des peuples et des richesses naturelles. Et à Calais nous avons un exemple flagrant de situation causée par l’injustice du système.

    Si des participants à Nuit Debout Calais veulent organiser une collecte pour aider les asso humanitaires, il n’y a pas à les en empêcher.
    Juste rappeler que la situation aux frontières ici et ailleurs est intolérable, que l’Europe oublie les principes de solidarité et des droits de l’homme, et que à Calais on a besoin de moments de débats publics pour s’informer et réfléchir ensemble à un changement et une évolution solidaire de la situation.

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