#NUITDEBOUTCALAIS #56MARS

À 19h je suis le premier arrivé sur la place d’Armes, à l’abri de la pluie sous le préau que nous avons fini, à force d’intempéries, par adopter. Je dévore mon kebab, gras, chaud et savoureux. Je sais, il va falloir changer mes habitudes alimentaires mais le petit plaisir de la friterie est ici une institution à laquelle je goûte avec délices.

Nous ne sommes que cinq ou six un quart d’heure plus tard quand nous accueillons un nouvel élu venu nous rendre visite. L’ancien maire de la ville, Jacky Hénin, est là pour assister à nos débats. Malheureusement ce n’est pas le meilleur soir : nous sommes trop peu pour lancer d’emblée un débat et avons de nombreux points d’organisation à aborder pour les journées à venir. Je dois ainsi m’excuser, en notre nom, de n’avoir pris le temps de lui donner la parole pour nous expliquer ce qu’il venait chercher auprès de nous, s’il comptait même éventuellement revenir s’inscrire, citoyen parmi nous, dans la démarche que nous menons. Nous n’avons pas eu le temps de lui laisser voir comment se déroulent nos discussions, et pour tout avouer quant à cette soirée, même s’il était resté, les débats n’ont pas été des plus animés, des plus approfondis ni des plus vivants. Il n’a pu que constater nos efforts pour tenter de communiquer simplement, à base de tracts distribués dans la ville, et d’organiser régulièrement, et notamment tout au long de la semaine qui commence, de grands débats citoyens sur la place publique.

Ce n’est qu’un début, nous le savons.

Nous commençons, sur l’assise de cette projection réussie, à imposer le rendez-vous. Nous y avons du moins posé sa légitimité. Encore sous le coup, nous digérons ce succès et tentons de rebondir correctement sir les prochains événements afin de s’assurer d’une mobilisation toujours accrue. Dans l’ordre, distribution de tracts à répandre largement afin de gonfler l’affluence à la manifestation de jeudi, préparation de nouveaux tracts à diffuser dans le cortège pour annoncer à la fois l’AG de samedi soir et le rendez-vous, à confirmer, de dimanche en réitérant l’appel de ce jeudi à rester ensemble après les discours syndicaux sur, cette fois-ci, la place Crèvecœur. Pour samedi, une équipe se propose d’aller récupérer à la fois les invendus du marché dans l’idée de cuisiner une soupe populaire, et les contacts des producteurs, dans l’idéal biologiques et alternatifs, qui nous viendraient en aide, apportant leur soutien et leur présence peut-être pour partager leurs expériences, nous expliquer ce que leur travail implique. Une liste de contacts potentiellement utile pour de nombreux autres projets.

Je confie que j’attends que Relief me rappelle, que je peux éventuellement trouver d’autres pistes pour des musiciens locaux mais je ne suis pas le seul, d’autres se proposent et je laisse faire avec le plaisir de la curiosité, toujours heureux de découvrir la richesse culturelle locale.

J. nous quitte et je m’excuse encore des seuls aspects techniques auxquels il a pu assister.

P. est venu avec son matériel d’enregistrement et propose qu’éventuellement nous commencions l’audioblog. Dans la torpeur silencieuse qui nous fige, c’est selon moi le moment idéal. Nous acceptons l’idée de procéder sous la forme d’interviews mais sur les cinq ou six participants présents, je suis le seul à me prêter au jeu.

P. et moi nous asseyons alors :

http://audioblog.arteradio.com/post/3070764/

J’espère ainsi en inciter d’autres à prendre la parole pour partager leurs attentes et leur vision de ce que nous tentons de faire. D’autant qu’il sera indispensable jeudi que nous soyons plusieurs à nous exprimer. Peut-être même utile de pouvoir montrer que nos désaccords sur certains points ne nous empêchent pas de discuter et de garder la volonté de construire ensemble. Sans oublier d’expliquer où nous en sommes, ce que nous proposons d’entreprendre pour changer les choses. Il va être nécessaire de travailler ensemble sur des dossiers importants, sur autre chose qu’un concert ou une projection, sans pour autant abandonner ces outils de rassemblement et d’ouvertures.

Le froid nous saisit.

D’autres participants nous ont rejoint. Nous répétons les choses, répétons ce que nous avons chacun à préparer dans les jours à venir, répétons les points à aborder dans nos tracts pour l’AG : propositions de thèmes d’ateliers de travail à mettre en place, tels les cantines bio, la monnaie locale, et demande de propositions supplémentaires comme une invitation à l’adresse de nos concitoyens à venir s’exprimer et s’engager concrètement auprès de nous.

La pluie a cessé et nous retournons sous le ciel gris et lourd. Avec toujours aussi peu d’entrain tant le froid autant que notre petit nombre nous figent, éteignent nos lumières.

Je fais diverses annonces informatives.

Un groupe d’une quarantaine de citoyens de #NuitDeboutGrenoble  a organisé un pique-nique pédagogique au rayon fruits et légumes d’un supermarché du groupe Carrefour :

(http://www.placegrenet.fr/2016/04/24/pique-nique-sauvage-de-nuit-debout-grenoble-carrefour-grandplace/88261)

Je cherche longtemps une publication de Nantes Révoltée :

« Ils construisent un monde où l’on maintient l’ordre à coups de flash-ball et d’antidépresseurs, où ceux qui saccagent la planète et tirent sur les écologistes organisent des conférences sur le climat, où le pouvoir se maintient péniblement grâce à l’anti-terrorisme. Dans leur monde, un peu de verre brisé choque plus qu’une vie volée par une grenade de la gendarmerie, et l’humanité doit aller au travail aussi docile que du bétail. Le monde dont ils rêvent, c’est un désert de béton, de barbelés et de supermarchés.

Ce monde, nous n’en voulons plus. Partout, la riposte s’organise. Et depuis des semaines, nos désirs s’écrasent sur leurs boucliers anti-émeutes. Mais ni leurs managers, ni leur téléréalité, ni même leurs gestionnaires syndicaux n’ont réussi à nous endormir.

Et l’heure de notre revanche arrive.

Le printemps sera chaud. Au mois de mai, nous serons l’étincelle qui embrasera la plaine. »

Publication largement approuvée par la petite dizaine que nous sommes à présent, à l’exception éventuelle des « gestionnaires syndicaux » avancent certains. Même si je pense que nos amis syndiqués sont capables de faire la différence entre leurs responsables locaux, justement responsables, et les dirigeants fédéraux et nationaux ici mis en question, et pour qui il semble plus urgent de sauvegarder leurs salaires et leurs privilèges plutôt que l’emploi des travailleurs qu’ils sont supposés défendre. Pouvons-nous utiliser ce texte pour le faire notre ? En extraire les passages qui nous parlent ? Le remodeler pour qu’il nous corresponde ?

Nous ne pouvons que constater l’essoufflement.

Tout ira mieux demain.

Je quitte les camarades présents et regagne mes pénates.

 

Pendant l’écriture de mes notes, je suis interpelé par M., qui se pose des questions, affronte des doutes sur ce que nous faisons et n’ose pas encore les exprimer dans le cercle.

Avec son accord, je rapporte ici notre discussion :

 » Concrètement on fait quoi ? On peut pas continuer à discuter. Quel est le but de #NuitDebout ? Pourquoi une AG, dans quel but ?

 » Suis sur mon texte, j’essaye d’en parler : une AG pour lancer concrètement le travail de plusieurs ateliers ou commissions locales. Peut-être serait-ce aussi l’occasion de voter une charte pour dire qui nous sommes.

 » Et après ? En quoi le fait de s’identifier va faire avancer les choses ?

 » Ça je ne sais pas, mais les ateliers sont essentiels pour montrer que nous nous mettons au travail. Il faut tenter des choses, au risque de se planter mais sans se précipiter ni s’affoler si nous nous retrouvons dans une impasse à certains moments. Chaque chose en son temps.

 » Je pense qu’il est temps de bouger et d’aller vers les calaisiens. Et ce n’est pas en diffusant un film un peu intellectuel que nous allons les amener à réfléchir sur le changement.

 » D’accord, qu’est-ce que tu proposes ?

 » Redistribuer les invendus et non en faire une soupe.

 » On peut faire les deux. On ne sait pas encore ce qu’on va récolter.

 » Certes mais si on veut que le mouvement perdure, il faut créer notre modèle #NuitDebout et non pas copier le modèle parisien avec commissions, AG, etc…

 » L’un n’empêche pas l’autre. Moi je désire toujours garder un espace de discussion citoyen sur la place publique, c’est l’essence de la démocratie que nous voulons et la meilleure manière de montrer l’exemple et notre détermination aux élus qui attendent qu’on ne se réunisse plus.

 » Dix démocrates face à 75 000 (personnes) devant leur télévision ?

 » Quinze ou vingt citoyens mobilisés régulièrement, au moins une centaine de calaisiens venus à notre rencontre. Nous sommes David, un citoyen après l’autre, face au Goliath de l’abrutissement des masses, oui. Et alors. J’ai tout mon temps alors qu’eux comptent le leur. Du moment que nous nous mettons doucement en branle, je ne suis pas pressé. C’est notre spécificité par rapport à d’autres villes, à nous de faire avec.

 » Le temps c’est ce qui nous manque !

 » Absolument pas, bien au contraire. Le temps c’est notre richesse. On n’invente pas des solutions nouvelles en cinq minutes, on ne remplace pas un système établi sans chercher à comprendre concrètement ce qui y cloche et savoir ainsi inventer quelque chose, intelligemment et sans précipitation, de solide et de durable. Au contraire des élus qui ne travaillent qu’à court terme, dans l’urgence du temps parce que le temps c’est de l’argent, nous avons tout le nôtre pour inventer un monde à long terme. Il ne sert à rien de colmater trop rapidement la brèche pour continuer d’avancer, il vaut mieux parfois reconstruire en profondeur et il me semble bien que c’est le but de #NuitDebout, ça l’est pour moi. De même aller vers les calaisiens. Ce n’est pas en cinq minutes et un sourire que tu vas convaincre une masse de nos concitoyens à venir nous rejoindre. C’est l’un après l’autre, échange après échange, plusieurs fois, avec patience. »

 

Après tout ça, je n’arrive pas encore à m’arrêter. Conscient de la torpeur vécue par certains comme un échec ou un essoufflement, je prépare un ordre du jour pour le lendemain afin de m’assurer que la soirée s’anime mieux que ce lundi soir, retrouve le souffle d’espoir et d’énergie, et ce même si nous nous retrouvons aussi peu nombreux.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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