#NUITDEBOUTCALAIS #54MARS

L’interdiction municipale fait pschitt…

Dès 18h30, quelques minutes avant même, nous sommes une petite dizaine à nous retrouver lors même qu’un des deux arrêtés stipule l’interdiction de rassemblement à compter de ce samedi 23 avril à cette heure précise. Venus entre amis maintenant, et en famille, nous accueillons avec grand plaisir les nouvelles têtes qui nous rejoignent et affirment leur soutien, dont une femme d’âge mûr, avec qui j’échange autour de ces interdictions fallacieuses et des dérives d’un état d’urgence qui semble vouloir s’appliquer aux réunions libres de citoyens, voire aux kermesses scolaires, mais pas aux privatisations honteuses d’inévitables messes du spectacle sportif, bien trop rentables pour que l’on puisse même oser imaginer les annuler, tels cet Euro2016 au profit des rouages à pognon de l’Uefa ou le sacro-saint Tour de France.

La police tourne un peu mais ne s’arrête pas. Rien d’inquiétant.

Nous formons le cercle de discussion et réfléchissons, une bonne vingtaine déjà, sur la conduite à tenir. Je propose de nous mettre en quête d’une solution d’accueil éventuelle, un ou plusieurs établissements de la vie nocturne prêts à nous recevoir. Je dispose de matériel. J. et moi-même allons à la rencontre du personnel du restaurant devant lequel nous nous retrouvons chaque soir et qui nous a déjà proposé son aide pour savoir si nous pourrions projeter le film dans la salle de l’étage. C’est non et, soucieux de garder de bons rapports avec ceux qui nous accompagnent, nous n’insistons pas. Un coup d’essai qui devait se tenter, nous sommes conscients qu’avec la communication développée toute la semaine, nous devons maintenir la projection. Dans tous les cas, une bonne moitié d’entre nous, peut-être plus même, sont décidés à maintenir la projection telle que prévue : dehors, sur l’espace public, gratuite et accessible à tous.

Nous évoquons l’illégitimité de l’interdiction.

M., de par son expérience espagnole des Indignados j’imagine, s’inquiète de notre éventuelle défense juridique et nous devons admettre qu’aucun de nous n’a la moindre idée de comment s’organiser. Je témoigne naïvement que j’ai moi-même en tête le nom de l’avocat qui s’est occupé de mon divorce, que tous ont leur numéro dans l’annuaire. J’imagine, sans grande expérience, que nous saurons maintenir l’unité et nous faire embarquer tous ensemble, que ceux qui resteraient sauraient venir manifester leur soutien. L’outrance de l’événement médiatique nous assure qu’il n’en sera pas ainsi.

La dame d’âge mûr avec qui j’échangeais avant le cercle se dévoile alors, dans la stupeur générale : elle se fait le relai d’un certain Piquemal, haut-gradé de l’Armée Française et nous propose son soutien face à l’interdiction prononcée par la municipalité.

Nous sommes interloqués.

Je la laisse finir et récupère la balle pour exprimer mon sentiment qui, je le lui assure, est largement partagé ici quant à ce genre de soutien. Ce n’est pas le type de personne avec qui nous désirons frayer, malgré notre ouverture à la discussion sur certains sujets, c’est surtout l’exemple même des récupérations auxquelles nous nous opposons fermement. MP assure alors avec détermination qu’elle ne restera pas discuter avec des personnes de cette obédience, exprimant franchement un sentiment largement partagé.

Dans le fond oui. Dans la forme j’en suis moins certain. Je ne suis pas le seul.

Cette femme, dont évidemment nous ne pouvons que fermement refuser l’insupportable tentative de manipulation dans l’offre de soutien, aurait pu, selon moi, commencer de réfléchir autrement, d’apprendre de nouvelles choses à notre contact et peut-être à se réorienter politiquement. En restant là nous écouter. Je comprends profondément que nombre d’entre nous puissent avoir un dégoût intrinsèque et irrépressible, une impossibilité morale et physique à échanger avec ces gens. Ils n’en sont pas moins nos concitoyens, nombre d’entre-eux peuvent nous rejoindre sur d’autres sujets que celui des migrants, et quelques-uns parmi nous pourraient se sentir l’optimisme serein de tenter de les raisonner, de les ouvrir à l’autre, de les élever au monde qui les entoure en les aidant à quitter l’inconfort de leur médiocres frustrations. Certains de ces électeurs déçus restent ouverts au dialogue, à l’échange. Rien que la présence de cette dame aurait pu en attester. Elle est partie sans demander son reste.

Nous savons que cela viendrait tôt ou tard. Nous en avions déjà discuté à plusieurs reprises.

Nous sommes restés courtois, un peu secs peut-être, francs tout simplement. Mais polis. Elle est partie d’elle-même. Mais je pense que nous aurions pu, nous aurions dû, être assez malins pour clore l’épisode de son intervention déplacée et l’amener à entendre nos points de vue, et exprimer le sien, sur d’autres problèmes. Je reste entre la satisfaction d’avoir su prôner fièrement nos valeurs humanistes, et l’échec de n’avoir su nous montrer un poil plus accueillants. Plus contenus.

Qu’à cela ne tienne : le cercle n’a cessé de s’élargir et nous souhaitons la bienvenue dans les applaudissements à ceux qui nous rallient. L. et L., habitués du jargon juridique de par leur engagement de longue date auprès des migrants, nous certifient l’illégalité des arrêtés. Entre les divers éléments assemblés là sans aucun lien pour tenter de qualifier ce que Mme le Maire désigne comme « collectif non-identifié », l’intemporalité du document qui a bien une date de début mais non de fin, et d’autres irrégularités d’écriture et de procédure que je ne saisis pas toutes, ils nous asseyent confortablement dans notre intention de maintenir l’événement prévu.

Après une heure de débats, l’impression d’avoir tout dit quant à ce que nous attendons tous, cette projection, le succès de cet événement simple, samedi soir aidant, aucun sujet ne vient réalimenter la discussion et nous décidons d’une pause festive et amicale. J’en profite pour rentrer faire un biberon à ma petite fille, récupérer la basse et la guitare, et payer une pizza aux garçons. Quand nous revenons, d’autres se sont chargés de l’apéritif, jus de fruits, sodas et bières légères. Nous accordons les instruments, je gratte un peu de basse et la guitare tourne. Les enfants jouent sur la place d’Armes, poursuites de trottinettes et rires innocents. Nous sommes plus de trente, quarante peut-être, en petits groupes éparpillés, discussions vives.

Deux véhicules de police, municipale et nationale, nous observent depuis un long moment.

Avant même que nous ne reformions le cercle, sur la fin de cette pause informelle de musique et d’échanges libres, de rencontres personnelles faites de confessions apolitiques, après cette opportunité simple de liens sociaux aléatoires, imprévus, généreux et riches, souriants et heureux, les deux agents de la municipale viennent à notre rencontre.

L. se dirige d’emblée vers eux, je le suis, nous le suivons. Une dizaine, une quinzaine, plus – je ne sais pas mais je sens les compagnons dans mon dos – face à deux agents. Ils nous signifient l’arrêté municipal concernant la projection que L. conteste d’un point de vue légal immédiatement, que je conteste d’un point de vue légitime ensuite. Les agents notent nos arguments, nous expliquent qu’ils auront certainement à nous demander de nous disperser, obtempèrerons-nous ? Non, résonnons-nous tous ensemble. Y a-t-il un responsable ? Non, de même. Nous sommes des citoyens égaux, ensemble. Sommes-nous une association ? Nous sommes un collectif citoyen, assurons-nous. Ils nous informent alors calmement qu’ils vont en référer à leur hiérarchie et qu’ils ne manqueront pas de revenir vers nous, avant de s’en retourner à leur véhicule de fonction. Dans lequel ils resteront longtemps.

Nous reformons le cercle, certains maintenant de notre réussite.

Nous sommes nombreux et différents. Plus de soixante-dix à être passés là ce soir, une bonne centaine depuis la grosse dizaine de jours que je fréquente la place d’Armes assidument. Une fréquentation vaste et riche d’espoirs et d’engagements, de colères aussi. Que je comprends et que je sais utiles. Que je n’estime pas nécessaires dans l’immédiat mais dont je sais l’inévitable nécessité dans certaines situations. La soirée a eu son lot de dissensions. Autour de chants graveleux, de slogans de manifestations, de la présence d’alcool. Mais dans l’ensemble la soirée, comme chaque soir depuis le début de #NuitDeboutCalais, se déroule dans une ambiance bon enfant, avec tolérance et écoute, entre témoignages et questionnements, autour de débats où parfois les points de vue peuvent s’affronter avec véhémence mais sans animosité, où les utopies peuvent aussi se faire rabrouer avec cynisme. L. me caricature en doux et naïf rêveur qui souhaiterait tenir gentiment la main à tout le monde.

Oui, je le revendique.

Je crois en l’éducation pour atteindre ce but. Jour après jour.

L. évoque les trop nombreuses prises de paroles de certains. Je l’entends, me mets en retrait pour le reste du débat. Le ton s’emballe par moment, jamais longtemps, mais peut nécessiter quelques rappels des règles.

Je revendique ma naïveté. Je crois fermement que notre force naît de notre diversité. Que c’est de la synergie de nos idées, de nos réseaux, de nos combats et de nos volontés qui poussent que naitra une citoyenneté humaine, solidaire, libre et équitable. Je revendique ma naïveté aux colères apaisées dans l’espoir, soudain portés à travers toute l’Europe et jusqu’à Montréal et Québec bientôt, par #NuitDebout. Je réaffirme ma détermination à monter des projets alternatifs à ceux mis en œuvre ou prévus par la municipalité, à les porter, à coups de pédagogie et de pétitions au référendum local au mieux, à l’ordre du jour d’un conseil municipal au minimum. Je félicite d’ailleurs, en y adhérant, l’idée d’occupation massive de la prochaine session de ce conseil par les citoyens de #NuitDeboutCalais : puisqu’ils ne viennent pas nous voir, allons-y ! Imposons nos règles. Et s’ils osent nous dire que ceci n’est pas un jeu…

 

La projection s’organise.

Après un tour de la place d’Armes pour tenter de repérer un meilleur emplacement, moins lumineux, nous revenons nous poser à l’endroit initialement prévu et recevons l’aide promise par le restaurateur voisin. La nuit tombe et la luminosité, sans être parfaitement idéale, est largement suffisante quand nous sommes installés. Un grand merci à D. pour le prêt de son matériel et le don de son temps, pour sa présence, sourire d’optimisme contagieux.

Il y a du monde. De nouveaux spectateurs arrivent pile à l’heure et nous serons plus de cinquante à profiter du film. Succès assuré : les sourires illuminent nos visages, disent le bonheur de l’accomplissement de notre détermination encore timide mais certaine, le bonheur de cet éphémère accompli de partage citoyen.

Un touriste britannique s’arrête pour discuter. Ancien soldat des Peace Watchers de l’ONU en Serbie, il n’y a jamais observé que la guerre. Auparavant enseignant de combat auprès des moudjahidines afghans, il a, des années plus tard, la conscience lourde de responsabilités qu’il préfèrerait n’avoir pas eu à porter. Ne lui reste que son gouvernement à blâmer. Et le bonheur d’avoir compris les manipulations dont il a été l’objet si longtemps, et dont il s’est extirpé.

Je n’ai pas vu le film. Entre l’organisation, un petit rangement de la place et le rapatriement des enfants jusqu’au lit ardemment désiré avant de revenir clore la soirée, je n’en ai aperçu que de trop courts extraits. Pas grave, la soirée est un succès.

Une victoire autant qu’un encouragement.

En couchant les notes de ce billet, j’ajoute mes pensées quant au fonctionnement du mouvement, je pense à la possibilité d’une charte, à l’ouverture aux propositions de quiconque souhaite mettre en place un atelier, un projet d’action locale concrète qu’il pourrait animer, dont les décisions envisagées pourraient être soumises au vote collectif de l’assemblée. Ce qui se fait déjà dans de nombreuses villes où la fréquentation de #NuitDebout le permet. Ce que notre faible fréquentation pour le moment ne doit pas nous empêcher de faire : riche d’un vaste réseau de par nos origines et nos implications diverses dans la vie locale, à nous de l’activer dans la perspective d’une résistance citoyenne, d’une lutte des propositions et des projets.

Rendez-vous tantôt, 19h, débriefing.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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