#NUITDEBOUTCALAIS #49MARS

Lundi soir et la fréquentation remonte un peu après la fatigue de la veille.

Dès 19h, une dizaine de participants sont déjà là quand je passe rapidement dire bonsoir. Je reste là une vingtaine de minutes seulement et retrouve les absents du week-end qui veulent savoir ce qui s’est dit ces derniers jours. Je règle aussi les détails d’un rendez-vous ce mardi matin au local syndical communal pour imprimer nos tracts et fais circuler ceux que j’ai préparés, nous y apporterons, à différents moments de la soirée, modifications et précisions pratiques telles que la possibilité pour chacun d’apporter de quoi s’asseoir et le rappel des fraîcheurs nocturnes littorales pour inciter chacun à bien se couvrir.

Pour l’heure, je repars, quand le cercle se forme, pour aller récupérer mon aîné à son entraînement de hand-ball.

Quand nous revenons vingt minutes plus tard, le cercle continue de s’agrandir et le débat est lancé. Une quinzaine de participants sont là, dont de nouvelles têtes, confirmation que l’intérêt pour #NuitDebout est large, et discutent autour du projet de loi El Khomri, et des attentes, plus générales, du mouvement citoyen qui naît partout en France et essaime en Europe.

Entre la confrontation de Pierre Gattaz et de François Ruffin chez Laurent Ruquier, et l’expulsion violente d’Alain Finkelkraut de la place de la République, les débats sont poussés, francs. Intéressants. Nous condamnons, globalement, toute forme de violence aux personnes, cette violence des crachats et des coups, mais nous sommes dans le même temps conscients de la tentative de récupération médiatique d’un homme qui parle déjà beaucoup trop dans l’espace public. Conscients aussi que Finkelkraut représente fortement ces discours de division que les médias ne cessent de nous servir à outrance. Pour autant, ici à Calais, et pour ma part, il semble important, voire essentiel, d’amener des gens de tous bords à venir nous rencontrer. « De sortir, comme l’a très justement fait remarquer un jeune homme présent, l’électorat du F-Haine de son canapé, de l’extirper des mensonges de son poste à prémâcher les clivages, pour l’amener à réfléchir par lui-même en se confrontant, à travers l’autre », à de nouveaux schémas de pensée. Mais quid alors des personnalités politiques ? Quid d’une éventuelle visite de la mère Marine ? Peu probable. Si nous nous accordons pour recevoir n’importe quel électeur lambda, nous hésitons quant à la conduite à tenir face à la visite d’un élu local. Nous avons déjà abordé la question et je reprécise qu’un élu peut nous rendre visite tant qu’il garde, humblement, sa place de citoyen, égal à nous autres, et n’adopte aucune posture politicienne, aucune tentative de récupération, qu’il ne tente jamais de nous faire la leçon de la démocratie ni de recruter qui que ce soit lors de ces assemblées. Tant qu’il s’essaye, comme nous tous, à échanger en intelligence, avec l’envie réelle de voir les choses changer, et j’ajoute ici, de sortir du cadre figé de cette démocratie représentative malade, leurre de liberté sans responsabilisation jusqu’ à ce que nous puissions installer la démocratie réelle, participative et citoyenne dont nous rêvons. Novatrice et équitable. Et quant à la carnassière nationaliste, nous devons bien convenir que même les plus tolérants d’entre nous pourront difficilement contenir les plus véhéments ; je suis à peu près certain, moi-même, d’avoir beaucoup de mal à garder calme et raison face à cette classe politique nationale pleine de suffisance, installée dans l’impunité d’un système déconnecté : les LePen, Coppé ou Valls, me hérissent le poil, leurs mensonges incessants me soulèvent le cœur, m’explosent les nerfs. Seul l’avenir nous dira ce qui sortirait de ces éventuelles confrontations, si tant est qu’une visite de ce genre se présente.

Ce à quoi je ne crois pas. Pas encore.

Je reviens alors sur un des intérêts de la question de l’éducation de l’électorat déçu qui se tourne par manque d’informations vers le sourire effrayant de la blonde. Les points apparemment sociaux du programme F-Haine, ne sont mis en exergue, hors contexte, que pour mieux dissimuler la soumission égale au patronat, que confirment l’accès médiatique important et les longs temps de paroles dont l’extrême-droite dispose. Le jeu de dédiabolisation doublé de la dénonciation d’un système de menteurs sous l’acronyme UMPS peut être démonté par l’exposition publique des votes de nos députés au parlement européen cette semaine quant au secret des affaires : tous les députés du F-Haine ont voté pour, accompagnant sans vergogne une décision portée par le grand capitalisme international, au détriment de l’information libre des citoyens. De quoi dénoncer sans ambiguïté ce double discours dans la dénonciation de pratiques qui sont également les leurs. La présence, enfin, de la famille LePen dans les affaires de fraude et d’évasion fiscale, pour des gens soi-disant attachés aux intérêts de la nation française, continue de soulever la question des intentions véritables, et des mensonges. La liste pourrait très probablement s’allonger.

 

À ce stade de la soirée, il me semble important de tenter de recentrer le débat sur le projet de loi El Khomri, censé être le thème du soir, mais cela nous ramène encore, questions de nouveaux participants, aux bases du mouvement #NuitDebout : s’agit-il de combattre cette loi Travail ou plus largement, de dépasser le cadre établi de la constitution pour trouver la voie d’un renouvellement formel, en profondeur, de la démocratie ?

Je ne répèterai jamais assez combien tout est lié.

Combien le projet de loi El Khomri peut devenir un déclencheur local, national puis européen. Je repense au tract distribué par Fakir (http://www.fakirpresse.info/) et qui met en avant quelques extraits d’une interview de Nicolas Doisy, économiste, datant de 2012, et qui disait : « Je crois que c’est le gros coup d’angoisse, parce que si, quand les Grecs manifestent, on a déjà une Europe qui se sent sur le point d’exploser, je vous laisse imaginer pour la France ! » La naissance de #NuitDebout semble se trouver dans la contestation ponctuelle à ce projet de loi irresponsable, certes, mais le mouvement doit s’ancrer, et cherche déjà, partout en France, les moyens de s’ancrer durablement et de porter d’autres combats de longue haleine. Tente d’inventer un militantisme citoyen pour se réapproprier la vie publique et dépasser l’enlisement éternel des statu quo de postures politiciennes.

Debout et décidés ensemble. Décideurs bientôt.

Après de longs siècles de privation dans la réquisition à outrance des espaces médiatiques aujourd’hui propriétés quasi exclusives des industriels et des capitaux, notre tour est venu de prendre la parole. La suppression annoncée du Petit Journal de Canal + par le groupe Bolloré illustre encore combien l’opacité de leur système leur est chère, combien immense demeure leur sentiment d’impunité. Nous n’avons aujourd’hui que des pétitions pour espérer faire entendre nos voix (www.change.org/p/vincent-bolloré-non-à-la-suppression-du-petit-journal-de-c), à nous d’inventer les conditions du changement, de la reprise en main sur l’information.

 

Retour, une nouvelle fois, sur la loi travail.

Dont j’ai, dans l’après-midi téléchargé, la version intégrale :

(http://droit-finances.commentcamarche.net/download/telecharger-370-loi-el-khomri-texte-integral-du-projet-de-loi)

Fichier PDF de 588 pages.

Il faut s’accrocher pour affronter le pavé législatif.

J’ai survolé ce qui sert de préambule descriptif, intentionnel et explicatif, et qui décline les grandes orientations du texte et de nombreux détails spécifiques. Ce premier ensemble introductif est un charabia de noyade positive sous l’insistance de rares bénéfices individuels plutôt que collectifs, à la limite du foutage de gueule par moments :

  • 40h de formation au compte des ouvriers peu qualifiés, contre 24h aujourd’hui, pour une moyenne de 1680h de travail par an !
  • Deux jours de préavis au moment du décès d’un proche, deux jours à travailler dans des conditions psychologiques fragiles !

Mais surtout, ce qui m’a le plus choqué, l’application inacceptable d’un renversement intégral du droit : là où, aujourd’hui, le Code du Travail chapeaute les décisions des accords de branche, se porte garant de la contrainte des acquis sociaux aux conventions collectives qui elles-mêmes encadrent les pratiques réelles de chaque entreprise où elles s’appliquent, on propose de faire de ce Code du Travail un outil indicatif, éventuellement incitatif, document de base au travail des conventions collectives qui pourraient, ou non, s’en inspirer, sans pour autant avoir le pouvoir de contraindre les entreprises de leur secteur à s’y plier.

Autrement dit : fête du mouton et grande braderie d’esclaves !

Aucune création d’emploi durable mais le renforcement d’une insurmontable précarité, creusant plus encore le fossé qui sépare les honnêtes travailleurs, l’implication exceptionnelle des petits entrepreneurs pour mailler le territoire, tisser du lien, créer de la richesse partagée, des grands groupes industriels et des multinationales qui bénéficieront maintenant, jusqu’en France, des dispositions légales à s’asseoir sur la dignité des salariés et sur le quotidien des gens. Et par là même, continuer de détruire des régions entières plongeant toujours plus de nos concitoyens dans des situations inextricables, creusant d’insupportables inégalités.

François Ruffin confrontait Pierre Gattaz, samedi soir chez Laurent Ruquier sur France 2, aux marges exponentielles dégagées par les entreprises au bénéfice des actionnaires. Un tract de Fakir invitant le peuple français à se joindre à la manifestation nationale du 28 avril prochain revient dessus : « C’est un chiffre clé, à ne jamais oublier, à répandre autour de soi : dans les années 80, les entreprises consacraient environ 40% de leurs profits aux dividendes. C’est désormais plus du double, aux alentours de 85% (source : Insee) ». Qu’en est-il de l’investissement alors ? de la redistribution aux salariés qui font la richesse de ces entreprises ? Nous trouvons là la réponse à la destruction massive des emplois industriels sur notre territoire : aciéries, automobile, pneumatiques, et leurs innombrables sous-traitants.

François Ruffin affirmait également la nécessité de convergence des luttes et des hommes en rappelant les mouvements historiques du Front Populaire de 1936, des événements de mai 68. C’est toujours l’alliance de ceux qu’on appelle aujourd’hui, péjorativement, les bobos, les intellos, et des forces ouvrières, salariées, travailleuses, unis ensemble face à la violence politique. À nous d’amener, travail au long cours, un très large panel de calaisiens à nous rejoindre. À nous, peut-être, de tenter d’essaimer dans les quartiers, de mettre en activité nos différents réseaux pour qu’ils se croisent, s’entrechoquent, se rencontrent, échangent, et se réapproprient leur propre humanité dans le regard de l’autre. Reconnexion citoyenne. Le goût d’être ensemble, de vivre ensemble, d’être heureux et fiers ensemble.

Nous en sommes capables. Nous le devons aux générations futures.

 

Tous les soirs ou presque, la question est posée de cet engagement, de son utilité effective. Il nous faut dépasser le pessimisme qui peut nous habiter, dépasser nos propres résignations pour devenir les déclencheurs de ce processus à nos échelles locales. Porte à porte. Faire irruption dans les repas de famille pour inviter les gens à venir discuter de politique dans nos îlots de civilisation. Renaissances des cendres d’une pratique millénaire : ensemble nous pouvons réfléchir, nous concerter et trouver des solutions pour changer le visage de nos villes, de nos vies. Concrètement. Ensemble nous pourrons faire jaillir les compromis, dans la confrontation et la réflexion, pour l’amélioration commune de nos conditions.

Mon grand est parti depuis un quart d’heure quand je lui emboîte le pas, laissant là une vingtaine de compagnons citoyens.

J’ai conscience d’en oublier quand je termine la rédaction des notes de ce compte-rendu.

C’est parce que le débat a été riche, dense. Vivant.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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