Je suis écœuré, un homme à l’amer. Face aux flots de F-haine, ne restent que des mots.

Un réveil amer après la lecture de réactions calaisiennes aux événements du week-end : manifestation pro-migrants samedi après-midi, de deux à trois mille personnes dans un calme relatif de la jungle à la Place d’Armes, centre-ville de Calais nord. Ma fille malade, je suis resté enfermé avec elle, l’un de mes garçons a marché avec sa mère, et scandé des slogans tels que « Pas de facho dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos ».

Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

De l’impunité dont les racistes croient bénéficier pour venir hurler leur bêtise et leur haine au grand jour.

Lundi matin. La vidéo, virale, de deux habitants, gras et tondus, sur le passage du cortège, invectivant les manifestants à distance, l’imbroglio qui monte et encadrants et réfugiés tentant de calmer le jeu avant que des coups ne soient distribués. Des pneus de vélos volent, dangereux projectiles s’il en est, vers la propriété de David et Gaël, puisque leurs connaissances les nomment sur Facebook. Le père montre les poings, violemment agressif, retenu, j’imagine, par sa compagne, tandis que le fils disparait rapidement à l’intérieur de la maison et ressort armé d’une carabine, relativement inoffensive certes, mais dont il menace impunément de faire usage face à la foule des manifestants et des réfugiés (https://youtu.be/XCusPLsoT3o). Tout est là de l’impunité à laquelle s’autorisent les fascistes de Calais après avoir agressé à la barre de fer trois syriens deux nuits plus tôt à six contre trois. Après que la nuit précédente, un jeune migrant de quinze ans ait été défiguré.

Je n’ai pas connu le Calais d’avant dont semblent nostalgiques tous ces dégénérés du repli sur soi. Je suis calaisien depuis un an et demi, et je n’ai connu ici que l’escalade de la haine face à l’entassement toujours plus important des flux de réfugiés, et le double discours politique, aussi bien local qu’étatique, dont les actions se résument au déploiement visible de forces de polices qui ne peuvent que tenter, tant bien que mal, de contenir chaque population, l’une contre l’autre plutôt que l’une avec l’autre, face à un pays voisin qui regarde la situation avec dédain et égoïsme. Entre un gouvernement britannique qui se fout de la situation, aussi explosive soit-elle, et un gouvernement français qui ne joue que de mesurettes inefficaces, occupé à de plus ambitieux objectifs, sonnants et trébuchants.

Tant que le capitalisme mondial maintiendra d’aussi vastes écarts de richesse entre les peuples du monde, tant qu’il entretiendra les conflits dans les moindres zones de la planète pour continuer d’alimenter le commerce et le trafic des armes et des hommes, tant que la guerre, les médias, les irresponsables politiques et les gouvernants industriels continueront irrémédiablement de diviser et de maintenir dans l’ignorance les citoyens que nous sommes, les migrations continueront. Inlassablement. S’il faut quitter son toit, sa famille, son pays pour survivre, n’importe qui fait de même. Les drames de la migration en Méditerranée durent depuis plus de quinze ans et ne s’arrêteront pas demain. Les médias ont la décence de nous le rappeler un ou deux fois par an, lors de naufrages impressionnants. Mais ces drames ont lieu tous les jours depuis plus de quinze ans. Les cadavres de l’Afrique nourrissent une mer polluée par la camarde de trop nombreux espoirs. Et continueront longtemps encore, grâce à la politique libérale de l’Europe, grâce aux mouvements de capitaux à l’œuvre, qui font la marche du monde au détriment des hommes.

Je suis à Calais depuis peu et j’y ai toujours vu les migrants. Syriens, érythréens, afghans, somaliens et d’autres encore, dans le paysage. Quelle richesse, vraiment. Quelle chance pour une communauté que de savoir s’enrichir des expériences et des points de vue d’aussi lointains horizons. Ceux qui ne comprennent pas ça passent à côté de l’humain. J’ai toujours côtoyé, tout au long de ma scolarité et jusque dans le travail en passant par le service militaire, des amis d’origines nombreuses, de cultures différentes, algériens et marocains, maliens, argentins, chinois et vietnamiens, indiens, bengalis, sénégalais, libanais, et plus proches anglais, allemands, espagnols, italiens et belges, néerlandais. Ma curiosité ainsi entretenue s’est toujours ouverte sur les innombrables histoires du monde. J’ai vécu à Saint-Denis quelques temps, dans un appartement du centre-ville, au cœur d’une ruche bourdonnant paisiblement de 63 nationalités différentes à l’époque : une richesse de couleurs, de saveurs, d’odeurs, de regards et de sourires, un vivre-ensemble multi-ethnique et multiculturel qui est l’essence même de la nature de l’homme. À bientôt quarante ans, je serais un réel abruti de me croire unique : je suis le résultat mixte d’un patrimoine génétique riche et divers et d’une existence d’expériences toutes aussi riches et diverses. Je suis français né de parents français tous deux nés à l’étranger, et l’ineptie de ce système m’a laissé quinze jours apatride il y a bientôt vingt ans : carte d’identité perdue, il m’a fallu prouver la nationalité de mes parents venus au monde au Cambodge et à New York de parents français en poste à l’étranger, une belle anecdote. Je suis basco-landais sur la branche paternelle, qui mêle plus loin encore des gens du Gers, de l’Aveyron, frère d’un peuple en partie exilé en Argentine, aux États-Unis, l’ouverture Atlantique dans les veines, et bourguignon du côté maternel, issu de l’immigration belge. Je suis multiple. J’ai vécu en Picardie, à Reims, à Bordeaux, en région parisienne, à Paris, à Dax et aujourd’hui j’habite Calais. Des villes différentes, toujours plus de culture à ma disposition, toujours plus d’histoire dans ma propre histoire. J’habite Calais, ville anglaise pendant plus de deux siècles, occupée par les allemands pendant la guerre, au carrefour de l’Angleterre et de la Belgique, port ouvert sur d’autres horizons lointains. Qui ici peut croire qu’il est calaisien pure souche ? Que cette ville lui appartient plus qu’un autre ? Qui peut se renfermer autant sur sa misère pour mieux haïr celle de l’autre ? C’est bien la situation géographique et géopolitique des villes à travers les siècles qui ont façonné leur histoire autant que leurs habitants. Ce sont bien des mouvements qui ont enrichis les populations. C’est bien la clandestinité qui a façonné l’industrie calaisienne de la dentelle avec l’importation illégale de métiers à tisser britanniques jusqu’au cœur de Saint-Pierre, où trône aujourd’hui la Cité Internationale de la Dentelle et de la Mode.

 

J’ai passé la journée d’hier en pure perte, à tenter d’invectiver et d’éduquer la lie de mes concitoyens sur les commentaires d’articles du Nord Littoral sur Facebook, ou sur l’absurde page de soutien au deux fachos du week-end que le site n’a pas la décence de supprimer malgré les propos haineux et racistes qui y sont tenus. La lecture des flots de haine qui s’y déversent, l’impunité qu’expriment ces bas du front, me désespèrent. J’ai la faiblesse de croire que quelques mots peuvent amener les gens à s’ouvrir, à prendre un livre, à s’informer autrement, mieux. À ne pas se laisser manipuler, réfléchir par eux-mêmes. Pauvre idéaliste que je suis. La bêtise est là. Ancrée. Forte. Presque inextricable. Aussi dense et poisseuse que la boue dans laquelle les autorités laissent s’entasser des milliers d’hommes, des centaines de femmes et d’enfants. Désœuvrés. Livrés à eux-mêmes.

Au nom de la dignité humaine, ne peut-on pas loger décemment ces populations en errance, leur offrir l’asile provisoire dans des lieux salubres, organisés, plutôt que de les laisser surnager comme ils peuvent entre eux et ainsi se permettre de les dénigrer un peu plus encore ? Au nom de l’emploi, ne peut-on pas créer des postes d’accueil, de solidarité, de dialogue et d’accompagnement pour s’occuper d’eux ? Au nom de l’universalité des droits de l’homme, qui devraient avoir l’ascendant sur n’importe quelle souveraineté nationaliste, ne doit-on pas arraisonner une flotte de ferry-boats et laisser traverser les quelques centaines qui ont de la famille outre-Manche ? Au nom du combat contre ce terrorisme qui vous effraie tant, doit-on continuer à laisser la misère de ces voyageurs être exploitée par des réseaux de passeurs qui n’existent que de ce blocus international des populations ?

J’ai lu, dans les insultes anti-gauchos comme ils disent, que ceux qui souhaitent la suppression des frontières sont finalement des ultralibéraux. Le beau raccourci. Ça sent le programme de réponses préparées du parti mensonger de la haine. Soyons clairs : la suppression des frontières totale restera une utopie tant que perdureront les états, maintenus par l’oligarchie industrielle multinationale. Quel bonheur que d’exploiter en relative légalité les populations du Bangladesh, des campagnes chinoises ou de l’Éthiopie. Dans le monde tel qu’il est, pour commencer de changer les choses, c’est bien l’Europe des peuples contre celle des capitaux d’abord. A libre circulation des hommes et des femmes, pas des capitaux tant que perdurent les états. Pas des marchandises inutiles : pourquoi vendre sur le sol espagnol des tomates néerlandaises et sur les marchés hollandais des tomates espagnoles ? Des millions de kilomètres en camion chaque année, une mondialisation de l’arnaque des peuples par les conglomérats et de la destruction des ressources naturelles. Comment en sommes-nous arrivés à nous laisser berner ainsi ?

Comment certains calaisiens en arrivent-ils à un tel repli sur eux-mêmes, à un tel vide de la raison et du cœur ? Comment ces français qui les soutiennent peuvent-ils assumer fièrement cette haine qui nie leur propre humanité ? Depuis quand les braves gens ne réprouvent-ils plus la haine, tournent leur regard pour ne pas voir ce qui les dérange ?

Depuis toujours malheureusement, me surprends-je à penser.

Aurons-nous l’intelligence nécessaire de nous réunir calmement, d’ouvrir nos cœurs et d’apprendre à surmonter nos peurs pour enfin nous enrichir de l’autre ?

 

Je suis écœuré de constater que le temps passe et que le sentiment d’impunité grandit, est entretenu par l’inaction des gouvernements et les incapacités de la mairie, entretenu par les reportages télévisés, séquence de France 2 sur l’altercation tronquée pour faire de deux fascistes des victimes sans jamais souligner les proximités aux agitateurs néonazis locaux, sans déterrer ces photographies où le jeune Gaël Rougemont (http://lahorde.samizdat.net/2016/01/26/calais-portrait-du-pseudo-riverain-excede-veritable-skinhead-neonazi/) pose sous un drapeau SS, accompagne Kevin Reche, ou celles de son père, David, dans les cortèges d’extrême-droite, notamment il y a quelques mois à peine au cœur de Calais près du Coran brûlé. Agitateurs bas du front, abrutis. C’est une division de la population à l’œuvre, entretenue par le système capitaliste et qui dicte à la presse, locale ou nationale, ses titres biaisés, et empêche de trop évidentes prises de positions, des lectures trop claires, mais qui maintiennent le flou pour mieux manipuler la misère intellectuelle d’un peuple qu’on n’éduque plus. Une machine de division entretenue par la misère des quotidiens, le marasme imposé par la machine d’exploitation libérale dissimulée derrière l’ingestion à hautes doses d’abrutissements télévisuels.

 

Je suis amer de constater qu’à Calais comme ailleurs j’imagine, dans de trop nombreuses villes de France et d’Europe, les fascistes ne se cachent plus, n’ont ni honte ni peur de sortir au grand jour leur haine volubile et débile.

Mais je ne peux admettre de laisser ça à mes enfants. Je ne peux me résoudre à voir ces comportements s’installer définitivement, à continuer de voir les choses empirer. Il est temps de militer, et je sais pourtant le faible écho actuel des altermondialistes et des anticapitalistes. Mais il est temps de militer, d’une façon ou d’une autre, quitte à n’affronter que l’humilité.

J’ai la faiblesse de croire que les voyages et les rencontres enrichissent les hommes, les regards et les sourires des réfugiés que je croise en ville me le confirment. J’ai la faiblesse de croire qu’un livre, un film, une bonne fiction, apportent de nouvelles perspectives, sont autant de voyages. Si je ne sais comment changer ce monde, j’ai des idées et l’envie d’en débattre, j’ai aussi l’ambition d’écrire, d’éduquer, d’amener à réfléchir et à s’ouvrir.

S’il ne reste que des mots, qu’importe, je continuerai de ne pas me taire, d’écrire.

Aussi longtemps que possible.

 

Matthieu Marsan-Bacheré

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One Comment

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  1. Je suis tellement d’accord avec toi !
    Raph

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