Je suis naïf, je nourris de vieux rêves pour la nouvelle révolution.

Puisqu’il faut, comme chaque nouvelle année, réitérer ses vœux à ceux qu’on aime, leur souhaiter jours meilleurs et bonheur, je m’y mets, j’épanche la plume sur le papier :

2015 s’achève, il était temps.

Année noire pour la vie, la liberté d’expression, l’insouciance. Éternel adulescent, j’y ai laissé mes derniers soupçons d’innocence, m’y suis résigné à l’inconsolable souffrance de la marche du monde, y ai abandonné mes naïves espérances humanistes. L’homme est un loup affamé.

 

Le marasme enlise toujours le quotidien, mais depuis le mensonge du Bourget, plus personne n’est dupe. Ils ne sont pas là pour nous, ils ne sont pas là pour honorer leurs promesses, aussi médiatiques soient-elles, ne savent probablement pas même ce qu’est l’honneur sinon un chiffre suivi de nombreux zéros. D’un attentat à l’autre, ils ont pris des postures caméra, dit des mensonges de bienveillance hypocrite, et continué sans ciller d’entraîner la mécanique lourde des libertés qui s’amoindrissent dans la dérive des tentations sécuritaires. S’ils ont travaillé au bonheur, c’est à celui des trafiquants d’identités et des marchands de muscles, d’armes, des rats du fichage, travail à vide. D’un attentat à l’autre, d’une élection à l’autre, je pourrais jouer au complotiste, je n’y crois pas. Il m’est plus facile de croire en la culpabilité bête de terroristes embrigadés. N’empêche que les responsabilités sont nombreuses, que certaines nous incombent. Je notais ce titre de presse l’autre jour sur le net, une mère larmoyait sur le lavage de cerveau subi par sa fille, sur l’intrusion de Daech dans la tête vide de son enfant, et je n’ai pu m’empêcher de penser que si cette mère s’était un peu plus impliquée dans l’éducation de sa fille, elle n’en serait pas là. Si elle avait su faire preuve d’exigence, de patience, de compassion et de bienveillance. Si l’Éducation Nationale s’était un peu plus impliquée dans l’éducation de ses fils, ils n’en seraient pas là, kalachnikovs dans les rues de Paris. Je ne cherche pas à disculper les auteurs fous de ces attentats mais il est nécessaire de dégager certaines responsabilités si nous souhaitons à l’avenir pouvoir y remédier. Nécessaire de pointer les déficiences de l’État. Nos gouvernants sont aussi responsables que les terroristes, n’empêche que politiquement, beaucoup de ceux qui siègent sous les ors de la République s’en arrangent.

Alors oui, 2015 me laisse ce goût amer de la désillusion sans cesse répétée des irresponsabilités partagées dans la vie chaotique de la cité humaine. L’insupportable lucidité qui me fait voir le monde gangréné par l’avidité des 1% au détriment de la silencieuse et soumise majorité des esclaves inconscients qui créent ces richesses. Le rouleau compresseur de l’existence mondialisée du capitalisme libéral international, machine inhumaine, cannibale, dévoreuse de vies, dévoreuses de rêves. Le cauchemar du confort à tout prix.

 

Pour cette nouvelle révolution je rêve, comme depuis si longtemps, que nous soyons des milliers torche en main, des millions à marcher sur Paris, Washington ou Bruxelles, fiers d’aller enfin brûler l’Élysée, incendier le Capitole, et destituer les commissions, des millions à marcher sur Monsanto, Coca-Cola et la Fifa, décidés enfin à gaver d’une funeste indigestion dans leur tour d’ivoire au-dessus du monde, les responsables de la malbouffe, de la surexploitation et de l’abrutissement facile aux béates chimères d’espoirs trop grands. Je rêve d’un nouvel âge enfin, d’une nouvelle humanité, consciente, attentive à son environnement autant qu’à son prochain, et par-delà d’un avenir possible pour mes enfants, nos enfants.

Puisqu’il faut parler d’avenir, je rêve d’éducation. De nouveaux modèles existent, de nouvelles expériences éclosent ça et là, des mélanges, il n’y a rien de plus enrichissant, du lien plutôt que le barbare et rasant cloisonnement en place, inefficace depuis trop longtemps, et qui périt tous les deux ans un peu plus à chaque réformette puérile et inutile. Le lieu où l’on construit l’avenir ne peut être un lieu que l’on déconstruit sans cesse. Au contraire c’est dans ses bases saines, l’idéal moral égalitaire et épanouissant de l’École de la République, qu’on doit sans cesse innover, expérimenter, s’adapter. Écouter et répondre. Comprendre et accompagner. Avec le même niveau d’exigence constamment réaffirmé, cette envie forte, essentielle, d’éduquer plus que des individus, des citoyens, de les porter plus haut dans la compréhension du monde et l’appréhension de l’autre, de les aider à croître autant qu’à croire en eux, de les aider à trouver leur place, une vocation, une passion. Sans barrière, sans frontière, sans pression ni incitation. De leur donner tous les moyens pour réussir. Tous les moyens ! C’est aux ministères de l’éducation, de la jeunesse, de la culture et des sports, de la cohésion sociale, que doivent être alloués les plus gros budgets de l’État. Avec l’idée de vivre ensemble.

   « Education is the key ».

L’évidence a tant besoin d’être soulignée. L’éducation, la culture, tout ça passe aussi par le divertissement : il y a malheureusement dans la télévision contemporaine, et par-delà dans les projections de certains sports, de certaines réussites, la promotion des succès éphémères, des rêves de gloire vaniteux et inaccessibles, la publicité mensongère de besoins dispensables, le voile fumeux et alléchant de la surconsommation. L’invasion des médias dans nos appartements c’est l’acceptation silencieuse des machines à décérébrer dans nos vies. Toutes les voies lénifiantes de l’esclavage moderne sont là, tous les chemins de l’intégration des masses dans le grand cycle économique y sont exposés sous la lumière et les paillettes.

Où sont les dieux d’amour et d’humilité ? Quand naguère la foi élevait les hommes, leur enseignait la tempérance et la charité, les fades folklores d’aujourd’hui ont cédé la place aux intégristes de toutes confessions, les ont laissé désacraliser les textes dans la haine et la division. Quand les hommes ont-ils cessé de comprendre que le dieu qu’ils cherchent tant se dresse et se terre en tout, tout autour d’eux ? Qu’il n’est que les saisons et le soleil, la nourriture et la vie, l’eau pure, le temps qui passe et le regard de l’autre. L’amour, l’entente, la cohésion.

Je rêve que nos différences, ces différences qu’ils utilisent pour nous diviser, nous unissent et nous enrichissent. Je rêve que nous comprenions combien ces différences font notre force face à l’aplat en trompe-l’œil qu’ils nous servent et derrière lequel ils se cachent.

Vingt ans après mes premières consciences politique, je rêve toujours du Grand Soir. Sans trop d’espoir.

 

Je ne vous souhaite pas la santé.

Me semble bien que vous êtes tous assez responsables pour y veiller toute l’année, et assez irresponsables pour savoir l’oublier par moments ; puis les premiers jours de janvier, après quelques repas gargantuesques et quelques jours de fêtes décadentes, restent traditionnellement dévoués aux potages chauds et bouillotes sous la couette, douceurs hivernales de miel et verveines relaxantes et détoxifiantes. Je ne vous souhaite pas la santé, mais je souhaite voir naître les élans d’une santé pour tous, d’un accès aux soins universel et d’un droit aux médicaments gratuits pour tous, partout sur la planète : je rêve d’un système de sécurité sociale universel, et dans la foulée médecine du travail, code et inspection du travail, uniformisation des revenus et des droits sociaux. Les progrès de la médecine, comme les progrès sociétaux, ne riment à rien s’ils ne servent qu’à conserver de vieux hommes desséchés dans leur confortable isolement aseptisé. Je souhaite cette année voir enfin couler les monopoles pharmaceutiques qui nous empoisonnent et trient ceux qui sont guérissables des autres, je souhaite vivement voir se briser l’opacité de leurs laboratoires dégueulasses de profit. Marchands de vie, dealers de mort. Je souhaite le retour des alimentations saines, des médecines traditionnelles, et l’accès aux hôpitaux et aux soins lourds pour tous, qui qu’ils soient, d’où qu’ils viennent.

Je ne vous souhaite pas la prospérité.

L’argent n’est qu’un outil, je méprise ceux qui courent derrière pour le seul plaisir avide de posséder : la seule richesse qui vaille est celle du cœur, de l’amour, des amitiés. Je vous souhaite de gagner suffisamment pour vivre mais surtout je vous espère tous bien entourés, loin des mornes champs de solitude où soufflent les vents de l’ennui et de l’apathie. Je vous rêve en couples, parents épanouis, aimants et aimés, les cœurs pleins de cette joie simple de battre à l’unisson au chœur de votre famille. Je vous souhaite la prospérité des sourires, des attentions, et des regards amis.

Je ne vous souhaite pas le bonheur, il me faut cesser d’être naïf.

Le monde tourne à vide et s’épuise, les ressources s’amenuisent tandis que nous nous noyons dans l’insouciante frénésie de nos quotidiens d’illusions. Aux esclaves on ne peut souhaiter que de moindres peines, des douceurs d’oubli, la lobotomie : heureux les simples d’esprit. Je ne vous souhaite pas le bonheur, aujourd’hui il ne serait qu’illusion, mais je vous souhaite autant de petits bonheurs éphémères que possible, que leur enchaînement ne s’interrompe jamais longtemps pour préserver tant que possible le mirage.

Métro, boulot, bédo, et tout le monde tourne en rond des vies à vide à ne rien vivre.

Oubliés l’humain, la nature, l’air et le vent qui souffle. Oubliés le soleil et l’été sur la plage, un mois de vacances, tourne la page, onze mois de chaines, l’entrave désespérante, abrutissante. Décérébrant. Je rêve que chacun puisse à son rythme offrir ses compétences sans autre souci en tête que l’épanouissement personnel. Que chacun puisse y gagner de quoi vivre, décemment, sans avoir à supporter l’indécence inégalitaire de salaires extravagants. Sans avoir à supporter les efforts désagréables d’une tâche qu’il n’aurait pas choisie.

Je souhaite voir enfin fermer les usines d’armement, qui peut aimer fabriquer des fusils et des bombes ? Tant que l’hypocrisie perdure, qui peut croire aux sourires figés des manipulateurs manipulés de la télévision ?

 

J’ai un rêve pour 2016, de vieux rêves pour la nouvelle révolution.

Les mêmes rêves que depuis tant d’années : je rêve que l’homme ouvre les yeux et pleure, ouvre les yeux et réalise, embrasse l’ampleur des utopies à reconstruire. Je rêve que le courage nous vienne, tous, d’ouvrir l’avenir des libertés. Je rêve qu’un groupe d’hommes et de femmes, quelque part, nous montre l’exemple de la délivrance, les voies de sortie de l’aliénation. Dans les choix de mondialisation que je fais, c’est le partage qui prime, l’utopie d’une humanité libre toute entière, sans frontière pour les hommes et où la circulation des marchandises est régulée, pas l’inverse comme c’est aujourd’hui le cas. Je rêve de sociétés détachées des contingences matérielles, portées alors vers l’enrichissement spirituel, des sociétés solidaires et humaines.

Je rêve ces rêves bleus mais ne peux vous souhaiter le bonheur : des millénaires d’histoire nous disent combien il est vain d’espérer, combien l’homme sait passer des vies à s’entretuer, fleurir les champs de camardes sanglantes, haines, jalousies, envies.

Et comment croire ces rêves bleus quand, pour éveiller les moutons à leurs propres responsabilités, je rêve moi aussi de sang versé ? Quand je rêve de tuer les bergers.

Matthieu Marsan-Bacheré

 

 

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