Je suis un élève de la République, j’y ai appris l’autre, mon frère.

Dix-sept victimes tombées sous l’imbécile barbarie de trois trentenaires français qui salissent le Coran. L’intégrisme n’est pas une religion et le fanatisme est une négation de l’humanité. Depuis quelques jours, une question me taraude. Trois trentenaires français. Des gamins qui n’ont pas grandi où j’ai grandi, pourtant pas loin. Dans le même pays, dans la même région, ils n’ont visiblement pas eu accès à la même mixité sociale. Ils n’ont visiblement pas assimilé les mêmes principes. Parents, professeurs et éducateurs n’ont visiblement pas su éveiller chez eux la curiosité, la fascination de la différence, l’ouverture nécessaire. Au monde, aux autres. Nos différences sont l’incroyable richesse de l’humanité. Insondable, incalculable. La somme des hommes fait avancer le monde et les sociétés. Tous nous portons une responsabilité énorme. Je pense aux parents et à leur entourage, je pense aux professeurs et aux éducateurs, je pense aussi à leur entourage propre : amis, collègues. Je pense aussi à l’Etat. Il y a chez ces jeunes une détresse et un isolement qui devrait, qui aurait-dû inquiéter, me dis-je. Je ne cherche pas à proprement nommer de responsable – les familles de ces trois garçons portent en ce moment même leur lot d’incompréhension et de malheur –, je souhaite comprendre ce que la société peut changer pour ne pas avoir à subir de nouveau ces atrocités. Ce que nous, collectivement, pouvons faire pour ne laisser aucun de nos enfants devenir un de ceux-là. Car, comme le relèvent Damien Boussard, Valérie Louys, Isabelle Richer et Catherine Robert, professeurs au lycée Le Corbusier à Aubervilliers : « Ceux de Charlie Hebdo étaient nos frères, tout comme l’étaient les juifs tués pour leur religion, porte de Vincennes, à Paris : nous les pleurons. Leurs assassins étaient orphelins, placés en foyer : pupilles de la nation, enfants de France. Nos enfants ont donc tué nos frères. Telle est l’exacte définition de la tragédie. »

Au fronton de la République, trois mots sont gravés dans la pierre. Trois mots qui doivent chaque jour résonner en chacun de nos actes. La société, par-delà la république, est affaire de vivre ensemble. Cela implique compréhension et bienveillance. Mais cela ne va pas toujours de soi. La république doit créer les conditions de ce vivre ensemble, les conditions de la compréhension mutuelle, d’une compréhension universelle. La bienveillance découle de la conscience de l’autre. C’est à notre société, à nous-même donc, qu’il échoue de mettre en place la réflexion autour de l’application réelle de notre devise. Son application tangible, effective pour tous. J’admettrais que la notion de liberté l’est, l’impressionnant soulèvement populaire ce week-end en témoigne. S’il arrive qu’elle soit remise en question, nous savons défendre cette valeur. Viennent l’égalité et la fraternité…

La compétitivité économique qui nous tient chaque jour sous son joug nous amène presque tous à mettre notre prochain au second plan. A différents niveaux bien sûr. Pas le temps, pas les ressources, pas l’énergie. Par-delà, pas l’envie, pas la compassion ni la compréhension. La course au confort, à la consommation, ou simplement la survie, nous isolent. Les médias, les grandes industries et leurs actionnaires, l’Etat, nous-mêmes, sommes responsables de cette situation. Nous, peuple laborieux, acceptons l’idéologie qui consiste à nous appauvrir pour n’en enrichir qu’une poignée. Peu importe, un jour peut-être notre tour viendra, rêvons-nous… L’espoir allège parfois le poids de nos douleurs muettes. Pourtant, si nous voulons créer les conditions d’une véritable égalité des chances, d’une société fraternelle, c’est bien à nous de rejeter le consumérisme et de nous tourner massivement, collectivement, vers un humanisme pratique. C’est à nous de décider d’éveiller chez nos enfants la conscience du vivre ensemble, dès le plus jeune âge. C’est à nous de faire le choix de l’éducation qui forme de libres penseurs citoyens avec toutes les armes intellectuelles que cela implique. Je me fais ainsi l’écho du billet de Sam Karmann en pensant que le chantier principal concerne l’Education Nationale : « s’il est indispensable de savoir lire, écrire et compter, il est encore plus indispensable de savoir Penser. Penser avant de Croire. A ce titre l’Ecole et son apprentissage du rôle de citoyen, bien au dessus de toute conviction religieuse, doit devenir la plus urgente des responsabilités de l’Etat. »

Il n’y a que l’éducation, une véritable éducation citoyenne qui embrasse l’histoire des grandes civilisations humaines et des religions, qui fassent découvrir à tous les littératures du monde entier qui sont autant de points de vue sur nos sociétés et nos cultures. Pas cette éducation de surface dont les nantis souhaitent nous voir nous satisfaire, pas cette mascarade de culture superficielle qui déborde de bêtise et de manipulation que nous servent les télévisions et la presse people : minimale et crétinisante. Mais bien une éducation qui se rapprocherait de mes souvenirs d’élève : le fonctionnement d’un état, la place d’un citoyen et son rôle, le principe de laïcité sociale et les libertés de chacun, qui s’arrêtent là où commencent celles des autres, principe fondamental ! Une éducation civique et citoyenne donc. Et de la lecture encore, le goût des histoires, du rêve et de l’imagination. Donner le goût de l’autre. Trouver en chaque enfant une fleur qui ne demande qu’à s’épanouir… oui, bien joli ce que je raconte là mais concrètement, comment fait-on ? Je ne suis pas au fait de tout et je n’ai pas de solution toute faite, mais je m’informe. Je lis, j’écoute, je me documente. De nombreux autres systèmes d’éducation existent, rien qu’en Europe. Il y a de tout, du bon, du mauvais, comme chez nous. Certains intègrent pourtant mieux que d’autres les différences culturelles qui peuvent composer la population d’un pays. Des cours le matin, de longues matinées suivies d’après-midi consacrés à la pratique d’un ou deux sports, d’un instrument de musique ou d’une expression artistique. Des cours de théâtre pour donner à tous le goût de s’exprimer librement et apprendre à tous l’humilité et le respect. Essayer enfin de penser autrement qu’en termes de compétitivité et de rendement : personne ne doit être le meilleur dans tel ou tel domaine, il devrait suffire d’y être performant et de s’y épanouir. Simplement. Et d’avoir la chance d’y être poussé malgré les difficultés quelles qu’elles soient, d’y être aidé et encouragé. Des pistes, il en existe beaucoup. Celles qui consistent à ne plus redoubler, quitte à arriver au collège sans savoir ni lire ni écrire sont des aberrations édictées par le capitalisme et destinées à jeter sur le marché du travail de bons esclaves malléables quitte à créer des monstres de bêtise au passage. Ces monstres élevés dans les manquements de la république nous ont rappelé leur détresse et leur dangerosité.

Aujourd’hui, la question qui est posée est bien celle du choix de société que nous désirons pour les générations futures : voulons-nous voir les plus riches de cette planète continuer de prétendre en être les propriétaires ou souhaitons-nous profondément le bonheur de tout un chacun ? Voulons-nous voir les inégalités continuer de se creuser jusqu’au déchirement civil ou souhaitons-nous l’épanouissement et la liberté pour tous ? Avons-nous soif de confort au point de nous abreuver du sang de nos frères ou sentons-nous enfin l’humanité et la compassion nous étreindre ? Sentons-nous la liberté et la fraternité nous guider ?

Matthieu Marsan-Bacheré

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