Je suis Charlie, des larmes me coulent du cœur.

Depuis quelques semaines, je me propose de devenir journaliste. D’embrasser cette passion de toujours qu’est l’écriture pour la mettre au service d’autre chose que de mes fantasmes ou de mon imagination. D’ancrer mon écriture dans le réel. Pourtant depuis hier je m’interdis de réagir. Deux assassins sont entrés dans les locaux de Charlie Hebdo à Paris et ont ouvert le feu, tuant douze personnes et en blessant onze autres. Tuant Charb et Cabu, Georges Wolinski, Tignous et Honoré. Tuant Bernard Maris, tuant d’autres anonymes et deux policiers. Cherchant à tuer Charlie Hebdo. Cherchant à faire taire les grandes gueules humanistes qui se consacraient à la liberté d’expression et à l’humour. Qui ne cherchaient qu’à nous faire rire. 

Les larmes coulent sans cesse et je me dis que les témoignages sont bien assez nombreux. Que mes mots vont se noyer dans le flot compatissant d’un peuple touché. Qu’ils ne seront que d’autres larmes dans la couverture médiatique et dans les réactions qui fleurissent partout. Puis ce matin je comprends qu’il me faut y aller de mon billet, qu’écrire est la seule liberté qu’ils nous laissent. Ils ont tenté de tuer Charlie Hebdo et cinq dessinateurs sont morts pour que tous nous puissions nous exprimer. Ne pas réagir serait nier cette liberté. Se taire serait crier la victoire de ces obscurs imbéciles effrayés de coups de crayons…

L’émotion est intense, comme pour beaucoup de français. Ces humoristes assassinés m’ont accompagné longtemps. Il y a quelques années (deux ou trois peut-être) que je n’ai pas acheté Charlie Hebdo, mais je l’ai lu régulièrement depuis plus de vingt ans. Charlie a toujours été le sourire hebdomadaire pour dédramatiser ce monde de merde dans lequel nous vivons.

Cabu je l’ai connu enfant. Il animait une séquence de RécréA2 sur la télévision publique et se proposait de nous apprendre le dessin. Pour moi c’était le plus sincère et le plus proche des animateurs nombreux de cette émission : un sourire sincère toujours, et du bagout, un plaisir partagé. J’étais un enfant mais il me fascinait déjà, et quand adolescent je comprenais que le Cabu de Charlie Hebdo était celui de mon enfance… une filiation naissait, évidente. Cabu m’a appris à regarder sur le côté des choses, à voir ce qui ne se dit pas.

Georges Wolinski, je l’ai découvert dans la bibliothèque de mon père. Quelques volumes de ses œuvres trainaient là, j’avais douze ou treize ans et me délectait de son humour sale autour de dessins de fesses et de seins. Saint bonheur grivois ! Charb, Tignous et Honoré, je les ai découverts plus tard en me plongeant dans Charlie Hebdo justement.

Ces hommes ont nourri ma jeunesse politique alors que j’étais lycéen. Profondément humaniste de par mon éducation, profondément ouvert sur l’autre de par ma sensibilité, j’ai tôt eu la conscience tournée vers un communisme théorique : pourquoi tout un chacun ne pourrait avoir accès aux mêmes chances, aux mêmes plaisirs, aux mêmes bonheurs ? Tous égaux. Libertaire, je n’ai jamais caché mes sympathies un peu anar. Et Charlie c’était ça. Je m’y retrouvais. Les informations et les analyses souvent m’interpelaient par leur justesse et les questionnements qu’elles soulevaient. Et je rigolais, pas qu’un peu. Les dessins de Charb m’ont toujours éclaté : de combien de fous rires son trait m’a abreuvé ? Incalculable. Ses personnages trapus et ridicules qui se complaisaient dans le misérabilisme ambiant, dans ce délitement social qu’est la mondialisation, m’ont toujours parlé au cœur car ils exprimaient une vérité que tant de gens ne veulent ni voir ni entendre. L’apparente méchanceté de ses dessins n’exprimait rien d’autre que l’amour de son prochain et l’envie énorme de trouver le moyen de vivre ensemble.

On peut évidemment ne pas adhérer mais la liberté de Charlie a toujours été salutaire pour l’ensemble des médias français. Une soupape de respiration dans le monde surveillé des publications capitalistes destinées à faire de l’argent ou à tenir les foules ignorantes sous leur joug qui ne dit pas son nom. Charlie Hebdo ne creusait pas de grand scandale, ne publiait pas d’enquête approfondie sur ce qui meut ce monde, mais saupoudrait semaine après semaine le poil à gratter à la surface des choses : toujours la petite phrase qui interroge le lecteur et l’invite à remettre en question tel ou tel aspect de la vie politique, de la vie sociale. Une bouffée d’oxygène pur qui rafraîchit le cerveau grâce au rire. Alors oui, aujourd’hui et pour longtemps, je suis Charlie. Profondément. Bouleversé depuis hier, je suis Charlie. Meurtri. A l’instar de Philippe Val et de Patrick Pelloux, j’ai perdu de nombreux amis hier et la blessure profonde ne se refermera pas si facilement. J’attends déjà le prochain numéro en sachant que contrairement à ceux qui sont morts hier, je n’aurai probablement pas le cœur d’en rire…  Un vide est apparu hier qui ne se comblera pas de nouvelles enquêtes ni de nouveaux dessins mais de combats que ces victimes auraient menés : liberté, irrévérence, mise en lumière. Peu de choses mais peu de choses, c’est déjà beaucoup. Quelques coups de crayon leur ont coûté la vie. Ne nous taisons pas : vous qui avez ce talent, dessinez ! Vous qui jouez des mots, écrivez !

Nous tous sommes Charlie : cette envie d’améliorer le monde et de rire autant que possible de ses dérèglements, cette ferveur et cet espoir qui nous lèvent chaque matin, ces points de vue révolutionnaires, l’empathie, l’humanisme et la simplicité d’être ensemble. Soyons Charlie !

Matthieu Marsan-Bacheré

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One Comment

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  1. barrionuevo sandra 8 janvier 2015 — 17 h 46 min

    merci matthieu…c’est une bien jolie déclaration… soit journaliste, tu le vaux bien (toi aussi) !

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